Les TEXTES de l'AMDOUAT

 Vous pouvez accéder directement aux sections suivantes :
1. Introduction 1.1 Nature des textes 1.2 Contenu des textes



2. Conception de
l'au-delà
2.1 La vie et la mort 2.2 La Douat, monde souterrain



3. Conception du divin 3.1 L'Un et le Multiple 3.2 Rê et Osiris



4. Le Livre de L'Amdouat 4.1 Origine des textes 4.2 Les différentes versions 4.3 La version intégrale peinte 4.4 La version dite Abrégée 4.5 Singularités dans l'écriture 4.6 Structure littéraire du texte
5. Les Litanies de Rê 5.1 Sur les piliers de la tombe 5.2 L'âme-ba qui fusionne



6. But des textes 6.1 Donner des connaissances au roi 6.2 Faire du roi un dieu 6.3 Provoquer la fusion de Rê et d'Osiris


7. Problèmes de traduction





1. Introduction aux «Écrits de l'Espace Caché»

1.1 Nature des textes

Titre égyptien des textes

Cet ouvrage a pour objet de faire connaître à un public aussi large que possible les scènes peintes et la traduction intégrale des textes qui recouvrent les murs de la chambre funéraire de MenKheperRê-Thoutmosis III, l'un des plus grands pharaons d'Égypte.

Ces documents funéraires figurent aussi dans d'autres tombes royales, mais celles de MenKheperRê-Thoutmosis III et de son fils AmenHotep II sont les seules à en offrir une version intégrale, avec celle - non royale - d'OuserAmon (656)

L'Introduction située à gauche de la 1ère Heure , dans ses tout premiers mots, nous en donne le titre en rouge (à gauche) et en noir en graphie un peu plus complète (à droite) : « Écrits de l'Espace Caché » (ci-contre en cursive et en hiéroglyphes monumentaux : sSw n at jmnt). Il s'agit de la description du voyage nocturne qu'effectue le soleil, après son coucher à l'ouest, en s'enfonçant sous terre, passant par le nord, pour resurgir régénéré à l'est.

Les égyptologues ont coutume de les appeler textes de l'Amdouat. Ce terme donnera lieu à quelques explications complémentaires.


Premier problème de traduction

Deux  mots de ce titre « at imnt » posent déjà un problème de traduction. Si l'adjectif féminin imnt qui signifie cachée ne présente pas de difficulté, il en va tout autrement du mot féminin at (670) qui signifie généralement chambre, pièce, dans une maison ou un temple. Le titre est donc souvent traduit Écrits de la Chambre Cachée. Mais, comme le fait très justement remarquer Erik Hornung (671), si le mot at dans ces textes désigne la chambre funéraire qu'Horus a construite pour son père Osiris dans l'au-delà souterrain et qui est reproduite à l'identique dans la tombe du roi, il désigne également tout l'espace qui entoure ce lieu sacré et secret. Tantôt il faudrait donc traduire chambre pour rendre la notion d'espace clos et réduit, tantôt il faudrait traduire espace pour rendre celle de vaste lieu souterrain entourant la chambre funèbre d'Osiris.

Après bien des hésitations, j'ai fini par me décider pour le mot espace, car il désigne une étendue indéfinie aussi bien close qu'ouverte et permet de traduire le mot égyptien at par un seul mot français qui en conserve la même ambiguïté.

1.2 Contenu des textes de l'Amdouat

Le sens des mots Douat et Amdouat
Le mot égyptien qu'on a coutume de prononcer Douat désigne le monde souterrain de l'au-delà, celui où se trouvent les défunts. Le dieu solaire, mort lui-même en quelque sorte par son entrée sous terre, à l'ouest, traverse cet univers sombre et dangereux pour illuminer et revivifier les êtres qui s'y trouvent et pour y subir les transformations qui lui permettront de renaître à l'est. Les premiers égyptologues ont appelé ce lieu « les enfers » ou « l'Hadès », comme chez les Romains ou les Grecs.
Selon une représentation très célèbre, dans la tombe de Ramsès VI (mais aussi à l'Osiréion d'Abydos ou sur le sarcophage de Séthi Ier), Osiris l'entoure de son corps et la sépare du Noun.
Ci-contre, dans la partie supérieure de l'image sur fond vert pâle, les textes (à l'envers pour nous) disent : « C'est Nout qui reçoit Rê » (devant Nout), et « C'est Osiris qui entoure la Douat » (à l'intérieur du cercle formé par Osiris).
Christiane Desroches-Noblecourt a d'ailleurs démontré avec brio qu'on retrouvait la même image juste au-dessus de la tête du Christ, au beau milieu du tympan de la basilique de Vézelay (672).

Le mot Amdouat en dérive directement par l'expression jmy dwAt « ce qui est dans la Douat ». Ce terme un peu savant et désuet s'avère pourtant bien pratique, car la plupart des égyptologues en font usage. Quand on parle des textes de l'Amdouat, on désigne justement ceux qui dépeignent le voyage du dieu solaire dans le monde souterrain de l'au-delà, pendant les 12 Heures de la nuit, tels qu'ils sont publiés ici, même si l'expression « Écrits de l'Espace Caché » me paraît plus appropriée mais pas forcément plus parlante pour un lecteur occasionnel.

Utilisé depuis l'époque des pyramides, le mot égyptien que nous avons transformé en Douat s'écrivait  (transcrit dAt = dat) (673),  mais aussi       ou   (dwAt = Douat) sans compter de nombreuses autres variantes.
Les Coptes l'ont transformé en ou (prononcé et té, avec chute du t final féminin), mais plus fréquemment avec le sens de temps, saison (674).  A l'époque ptolémaïque, on l'écrit phonétiquement comme le corps ou l'éternité, mais avec des signes non conventionnels qui permettent ces jeux de mots. En effet, le serpent (d) est combiné avec la momie couchée (wt ou t) pour former cette graphie insolite . Le défunt est ainsi incorporé graphiquement et phonétiquement dans un serpent protecteur, comme la chair divine est entourée du serpent-Mehen à la manière d'un naos (divinité n° 508), à partir de la 7e Heure .
On voit donc que la prononciation Douat, adoptée aujourd'hui, est très approximative et arbitraire.
Dans la tombe de MenKheperRê-Thoutmosis, la graphie la plus courante est  mais on y rencontre parfois d'autres variantes.

Le voyage nocturne du dieu solaire

A Thèbes, centre religieux très important en ce milieu de la XVIIIe dynastie, imaginons un coucher de soleil, avec les connaissances astronomiques de l'époque. L'astre étincelant perd de sa vigueur et s'enfonce progressivement à l'horizon de l'ouest, sur la rive gauche du Nil où se trouve la nécropole de Thèbes, notre actuelle Vallée des rois.

Ainsi, le dieu solaire semble mourir et son entrée sous terre correspond bien évidemment à celle de tout défunt égyptien, lors de ses funérailles. Mais cette léthargie n'a rien de définitif, puisque chacun sait qu'il va resurgir à l'aube prochaine, à l'est, sur la rive droite du Nil. Durant la nuit, le soleil mort - la Chair - va compléter la grande boucle qu'il avait commencée dans le ciel diurne en cheminant cette fois sous terre, par le nord où le soleil n'est bien sûr jamais visible en journée.

Comme le montre la figure ci-contre, il passe par les équivalents souterrains de grands centres religieux égyptiens et les textes évoquent leurs différentes traditions funéraires et les dieux de l'au-delà qu'on y vénère, ces divinités n'étant rien d'autre que les multiples aspects de Rê inerte dont la forme la plus populaire est Osiris. Il navigue dans une barque, sous l'aspect d'un corps humain à tête de bélier aux cornes horizontales torsadées, sur le prolongement souterrain du Nil, l'Ourenes. Un imposant cortège de forces divines le précède tandis que, sur les berges, d'autres divinités l'acclament, assurent sa sécurité ou punissent les êtres malfaisants.

En voyageant ainsi à travers ses propres chairs [1,c 231] et tirant bénéfice des rites associés, il se transforme en reprenant vigueur à chaque étape. La victoire qu'il remporte dans le combat qu'il doit livrer en plein nord contre les forces de destruction le rend encore plus vigoureux et lui prépare sa glorieuse renaissance, comme au premier matin du monde.

Le roi défunt est totalement assimilé au dieu solaire, effectue le même périple, bénéficie des mêmes rites et connaît les mêmes métamorphoses que lui : « Alors il sort (lui aussi) de la Douat, illuminant le ciel, pour suivre Rê dans le ciel et dans la terre » [4,3g 76 B].

2. Conception égyptienne de l'au-delà

2.1 La vie et la mort

Il serait totalement faux de s'imaginer que les Égyptiens avaient un goût morbide pour la mort sous prétexte qu'on a trouvé chez eux beaucoup de tombes, d'innombrables objets funéraires et de très nombreux papyrus parlant de la mort. Cette abondance est due au fait que les palais royaux et les maisons d'habitation étaient construits en matériaux périssables tandis que seuls les temples et les maisons d'éternité - les sépultures des rois, des princes et des riches - étaient construits pour résister aux assauts du temps et nous ont donc laissé tous ces témoignages. Comme tous les peuples de la terre, ils aimaient la vie plus que tout et ils gravaient volontiers à l'entrée des tombes, à l'intention des visiteurs pieux, des inscriptions commençant souvent par ce vibrant appel : 
« 
Ô vous qui aimez la vie et détestez la mort... »  
  j mrrw anx msDDw mwt (675)

L'observation attentive de la nature et de ses cycles éternels leur avait appris que tout ce qui semble disparaître ou mourir peut réapparaître ou renaître plus tard (676). Sur terre, dans cette population où l'agriculture jouait un rôle si important, tout le monde pouvait se réjouir de l'inondation annuelle du Nil et du rythme saisonnier des cultures. Dans le ciel, le lever et le coucher du soleil, les transformations de la lune ou le déplacement des astres obéissaient à des cycles de longueurs différentes mais réguliers. Le Nil semblait mourir quand ses eaux s'évanouissaient et que la sécheresse remportait une inquiétante mais passagère victoire avant le retour de l'inondation vivifiante. Le blé mis en terre donnait d'abord l'impression de périr avant qu'une riche moisson surgisse du sol nourricier. De même, le soleil paraissait mourir quand il s'enfonçait en terre, à l'ouest, mais il renaissait le lendemain matin à l'est, plus lumineux et dispensateur de vie que jamais. 

Osiris concrétisait le divin se manifestant sous l'aspect des forces bienfaisantes de la terre, du Nil et de la végétation, mourant et renaissant dans les cycles des saisons, de l'inondation et des cultures.
concrétisait le divin se manifestant sous l'aspect des forces bienfaisantes du soleil, mourant et renaissant dans l'alternance de la nuit et du jour.
Osiris et Rê furent compris dès le début du Moyen Empire comme deux aspects de la même force universelle de vie, Osiris pour son côté terrestre avec la lourdeur immanente à la matière, et Rê pour son aspect céleste avec sa lumineuse puissance inaccessible et transcendante. Osiris et Rê formaient donc deux manifestations importantes et indissociables du Grand Dieu.
Enfin la terre, dont le ventre fécond engendrait le Nil à Éléphantine, faisait surgir la végétation et les moissons et redonnait vie au soleil après une gestation nocturne (677), pouvait facilement être considérée comme une matrice semblable au sein maternel qui mettrait au monde le défunt totalement rajeuni pour son intégration dans les rythmes cosmiques.

C'est sans doute de ce contact permanent avec la nature et ses miracles réguliers que germa dans le cœur de ces hommes, que l'on ose encore appeler païens, l'idée que la mort n'était qu'un changement d'état entre deux formes différentes d'existence dans les cycles universels. Certes l'arrêt des activités humaines sur terre et la séparation d'avec les êtres chers engendraient la peur et la souffrance, mais une renaissance - que personne d'ailleurs n'était pressé de voir venir - la suivait. Ce à quoi il fallait absolument échapper, c'était la seconde mort, destruction totale et définitive infligée aux ennemis des dieux qui n'avaient pu être déclarés justes.

Vie et mort à travers Osiris et Rê étaient donc considérées comme les deux pôles d'une même réalité divine et cyclique de la vie sans cesse renouvelée. Même si ces concepts sont exprimés ici de façon un peu rapide et schématique, il est important de les conserver à l'esprit durant l'approche de ces « Écrits de l'Espace Caché » pour bien comprendre la prodigieuse connaissance du fonctionnement de l'univers tel que le concevait la sagesse égyptienne.

2.2 La Douat, monde souterrain de l'au-delà

  Géographie de la Douat

Le mot Douat a déjà été expliqué dans les paragraphes qui précèdent. Essayons maintenant d'en aborder brièvement la géographie.
Comme pour tout univers imaginaire, il n'est pas facile de donner une description précise et certaine de ce lieu. Les Égyptiens l'ont cependant construit à partir de l'image du monde qui les entourait. La Douat est une vaste zone souterraine dont les dimensions correspondent très vaguement à celles de l'Égypte et qui offre un paysage qui lui est comparable, bien qu'elle en soit l'opposé. Elle est divisée en douze sections appelées les 12 Heures de la nuit parfois séparées par de gigantesques portes. Un fleuve nommé Ourenes, sans doute prolongement souterrain virtuel du Nil mesurant 300 iterou selon les textes (678) et comparable à un oued, traverse une région obscure, froide et inhospitalière, séjour des défunts déclarés justes de voix (dont la situation n'est d'ailleurs pas très clairement expliquée) et des aspects très nombreux du « Grand Dieu ».
Ses rives sont bordées de collines montagneuses qui peuvent contenir les tombes rupestres de morceaux du corps divin, comme nous l'enseignent les 6e, 7e et 8e Heures, et le corps d'Osiris en constitue souvent la substance et les limites extérieures, en séparant la Douat du Noun.

C'est dans les lieux les plus inaccessibles et les plus secrets de la Douat qu'Horus édifie un tombeau pour son père Osiris. Les textes le répètent de nombreuses fois, en des termes proches de ceux-ci : « Elle n'est pas connue, pas visible et pas observable, cette image d'Horus lui-même. Ces choses sont réalisées de façon identique en peinture dans la (partie) cachée de la Douat » [5,i 3]. Cette tombe imaginaire de l'au-delà sert donc de prototype aux tombes royales, sur la terre des hommes, en ce milieu de la XVIIIe dynastie. La disposition des scènes peintes en est respectée, avec quelques difficultés d'ailleurs, dans celle de MenKheperRê-Thoutmosis.

A la 4e et la 5e Heure, l'accès au domaine de Sokar présente des dangers extrêmes. Sur les chemins qui le contournent sont disposées des portes tranchantes qui dissuadent tout intrus mal intentionné. Il s'y trouve aussi une mer de flammes dont la barque solaire ne s'approche pas. Bref, un monde si obscur que la plupart des êtres qui s'y trouvent ne peuvent que s'entendre et qu'il faut le terrible rougeoiement émanant de la gueule de serpents pour apporter quelques lueurs et permettre au cortège de passer. En plein nord, à la 7e Heure, le terrifiant serpent Apop qui personnifie les forces d'anéantissement tente même d'empêcher la barque du dieu solaire de progresser en avalant l'eau du fleuve, mais il échoue lamentablement.

La géographie de la Douat peut enfin varier selon les textes funéraires qui la décrivent. Le « Livre des Deux Chemins » inscrit sur les parois des sarcophages du Moyen Empire, antérieur donc aux textes de l'Amdouat qu'il a peut-être inspirés, et le « Livre des Portes » qui lui est cette fois postérieur, en donnent des visions quelque peu différentes. 

  Les êtres qui peuplent la Douat

Plusieurs catégories d'êtres peuplent la Douat.
C'est d'abord le séjour des divinités des grands centres funéraires que visite le dieu solaire, tels que KhentAmentyou d'Abydos dont Osiris finira par endosser la personnalité, Sokar de Memphis, Osiris dans le Delta. 

De nombreuses divinités accompagnent le cortège divin tout au long de son voyage. Certaines sont très connues telles Horus, Anubis, Thot, Khépri ou Atoum, d'autres le sont beaucoup moins et parfois leurs noms mêmes semblent poser problème aux scribes qui ont tracé les différentes versions de ces textes. Si l'on se bornait à compter les représentations de tous ces êtres divins durant les 12 Heures, on en dénombrerait 908. Mais il faut en retrancher les représentations multiples des dieux qui constituent l'équipage de la barque montrés pour la plupart douze fois chacun, ainsi que quelques autres comme Maât, Isis, Nephtys, Horus ou le serpent-Mehen dessinés aussi plusieurs fois. On arrive alors à quelque 683 dieux ou déesses dont certains demeurent anonymes. Ces êtres divins, aspects très diversifiés du « Grand Dieu », sont là pour l'acclamer, le protéger, ou punir ses ennemis. Ce sont aussi des gardiens redoutables sous forme de serpents ou de cobras crachant du feu. D'ailleurs tous les serpents de l'Amdouat, à l'exception bien évidente d'Apop, sont utiles au dieu solaire et ne sont dangereux que pour les êtres malfaisants.
Il faut toutefois noter, même si cela peut paraître à priori curieux, que le nom d'Amon n'y figure pas une seule fois, car à cette époque il était censé synthétiser tous les autres dieux, mais sans les exclure. Pour ce qui concerne quelques autres des plus connus cités dans les textes, un petit tableau en donne le nombre d'occurrences, en annexe.

La Douat constitue encore le séjour des défunts déclarés justes de voix par le tribunal de l'au-delà. Nous n'avons guère d'informations sur leurs conditions d'existence dans ce lieu. Celles que nous pouvons retirer des divers textes funéraires qui nous sont parvenus sont souvent contradictoires et ont évolué au fil du temps. Les textes de l'Amdouat à usage normalement royal n'ont pas pour but de fournir des détails à ce sujet, et nous devons nous en tenir aux maigres informations qu'on peut y détecter.
Lorsque le mot « morts/défunts » est utilisé, il porte presque systématiquement la connotation d'ennemis
Plusieurs expressions l'attestent. En voici quelques unes :
- H1R3 : « Il [le dieu solaire] fait ses transformations après avoir franchi ce portail sans que les morts le suivent » [1,3 120].
- H2R1, la déesse 132 : « Celle qui dévore les morts »
- H5R1 : « Ô (vous) les massacreurs, qui êtes préposés au billot d'abattage, et qui êtes occupés à punir les morts !... Écrasez les ennemis tandis que vous détruisez les morts et que vous massacrez les ombres-chouout de ceux qui sont anéantis » [5,1 37-48]
- H5R1 : « Ce sont eux qui se tiennent (là) pour punir les morts dans la Douat. Ce qu'ils ont à faire, c'est consumer les cadavres des morts... » [5,1 63]
- H5R1, la divinité 356 : « La Démolisseuse-Khémyt, préposée au découpage des morts » dont il est dit aussi qu'« elle vit du sang des morts et de ce que lui procurent ces dieux » [5,1 63b]
- H6R3 : « Ce qu'ils ont à faire dans la Douat, c'est rôtir les morts et placer les âmes-baou (dans le) lieu de la destruction » [6,3 222-225].
Il est évident que ces termes ne peuvent pas s'appliquer à tous les morts en général, mais seulement à ceux qui sont détestables et voués à l'anéantissement.
On trouve une autre catégorie de termes beaucoup plus positifs et élogieux tels que âmes-baou,  esprits-akhou ou bienheureux-imakhou, mais il est malaisé de savoir s'ils peuvent s'appliquer systématiquement aux défunts justifiés ou à certaines divinités. La 12e Heure en donne deux exemples intéressants : 
« Les Bienheureux-Imakhou de Rê, qui sont derrière et devant lui, naissent dans la terre chaque jour après qu'est né ce Grand Dieu à l'est du ciel. Ils entrent dans l'image secrète du serpent (appelé) « Vie des dieux » en qualité de Bienheureux-Imakhou » [12,2 42-43] et un peu plus loin : « Il [le serpent "Vie des dieux"] vit des murmures des Bienheureux-Imakhou qui sont dans son épine dorsale et qui sortent de sa bouche chaque jour » [12,2 46-49].

Exception importante à cette incertitude : ceux qui ont péri noyés ont un sort très enviable, car ils sont assimilés à Osiris lui-même (« les noyés à la suite de (mon) père » [10,3 80] ) dont on imagine qu'il mourut de cette façon (679). Une partie très importante du registre 3, à la 10e Heure, leur est consacrée, et Horus leur déclare : « Vos corps n'ont pas pourri et vos chairs ne se sont pas décomposées ! » [10,3 80].

Enfin la Douat cache des ennemis du dieu solaire toujours prêts à nuire s'ils n'étaient pas pourchassés et massacrés à toutes les Heures de la nuit, mais plus particulièrement à la 11e Heure, au registre 3. Il s'agit surtout des conjurés qui ont attenté à la vie d'Osiris dans le complot qu'ils avaient ourdi contre lui (679), et de toutes les forces qui s'opposent par nature à l'ordre et à l'équilibre cosmique. Pour eux, la Douat devient le « lieu de la destruction »
Le sort des défunts qui n'ont pas satisfait à l'épreuve de la pesée du cœur-conscience est plus incertain, car il n'est pas clairement formulé et ce sont vraisemblablement eux qui sont désignés sous le terme de « morts » (voir ci-dessus). La route leur est le plus souvent barrée, et, s'ils parviennent tout de même à passer, ils risquent de tomber dans de nombreux pièges, quand ils ne sont pas assimilés plus ou moins directement aux ennemis d'Osiris. Mais il est tout à fait certain que l'au-delà égyptien ne réservait pas la damnation éternelle à de tels êtres, comme dans le monde monothéiste où un Dieu sensé infiniment bon et juste se montre particulièrement cruel et injuste dans les souffrances horribles qu'il peut infliger pour l'éternité (680). Dans la théologie égyptienne, les êtres malfaisants semblent tout simplement détruits, annihilés et leurs noms disparaissent à tout jamais, même si cet anéantissement est pratiqué quotidiennement dans les textes. Mais il s'agit là d'une logique égyptienne bien particulière à laquelle nos mentalités modernes sont peu accoutumées.

  Le dieu solaire apporte lumière et réconfort

Lors de son passage dans la Douat, le dieu solaire apporte à ceux qui y séjournent de nombreux bienfaits. Le déroulement du temps, l'arrivée de l'inondation ou les rythmes agraires, toutes les forces qui régulent l'univers sont renouvelées. De riches terres arables leur sont même affectées : « Ce Grand Dieu attribue des terres aux dieux de cet endroit » [2,i 1]
C'est un instant de grande jubilation, à cause de la lumière et du réconfort qu'il apporte, suivi toutefois de gémissements, lorsqu'il s'éloigne, car les ténèbres envahissent à nouveau ce lieu : « (Alors) ils se lamentent et ils gémissent après que ce Grand Dieu est passé devant eux » [2,4 196-199].

Certaines divinités en léthargie reprennent vigueur et sont libérées de leurs contraignantes bandelettes, pour mieux assurer leur rôle cosmique et le service du dieu  : « Que vos bandelettes se relâchent, que vos jambes s'étendent pour vous permettre de marcher et d'aller bon train » [2,c 256] ou encore « Que vos enveloppes soient découvertes, que vos bandelettes se desserrent ! » [3,c 201-202]. Leurs membres ne sont plus inertes et chancelants : « Tenez-vous donc debout et que "vos pas ne soient pas chancelants " ! Étirez-vous donc, et ne soyez pas fatigués ! Que vos âmes-baou viennent à l'existence et que vos ombres-chouout s'installent. Que vos jambes s'étirent et que vos genoux soient tendus ! » [6,2 155-159]. 

Ce sommeil de la mort et cette catalepsie, qui sont le lot des défunts et dont ils sortent au passage du dieu solaire, peuvent-ils être considérés comme une félicité dans l'au-delà, tandis que d'autres textes évoquent l'heureuse assimilation à Osiris ou l'accompagnement de Rê dans sa barque ? Il est bien difficile de s'y retrouver. Les textes ne sont contradictoires qu'en apparence et ne peuvent être mis bout à bout pour satisfaire notre logique de vivants. Félicité tout de même, malgré un certain inconfort, pourvu que le défunt ait la connaissance des lieux, des dangers, des textes et des divinités : « <Celui qui connaît> ces images (devient) identique au Grand Dieu lui-même. C'est utile pour lui sur terre, vraiment efficace, grandement, comme le sont leurs images secrètes dans les écrits » [1,c 239].
Il ne faut pas oublier non plus que l'éternité égyptienne est une énergie qui doit s'entretenir grâce au culte funéraire et aux offrandes en nourriture, boisson et vêtements, si l'on veut qu'elle perdure : « Ils existent de cette façon. C'est l'assemblée qui distribue les offrandes en nourriture dans cette caverne » [5,2 173] et encore « Celui qui connaît cela a droit aux offrandes dans la Douat. Il repose, satisfait, comme le sont les dieux qui sont à la suite d'Osiris. Tout lui est offert, ainsi qu'à ses proches [?], dans la terre » [6,i 6].

 Un au-delà qui, somme toute, correspond mal à certains concepts beaucoup plus élevés et enthousiasmants auxquels nous invitent bien des textes funéraires égyptiens, comme dans les extraordinaires Litanies de Rê qui évoquent le devenir divin du roi.

3. Brève conception égyptienne du divin

3.1 « L'Un et le Multiple »

Pour tenter de mieux appréhender les textes de l'Amdouat, jetons un coup d'œil rapide sur la complexité apparente du monde divin égyptien. On pourrait en effet renoncer à le comprendre à la simple lecture du nombre impressionnant d'êtres divins qui peuplent l'au-delà : 683 dieux ou déesses comme déjà signalé plus haut, sans compter ceux non mentionnés des autres traditions.

Il faut aborder le problème en laissant de côté, dans notre mental, tout ce qui pourrait nous rappeler les notions de vrai Dieu, de monothéisme ou de polythéisme, termes puérils et totalement inadaptés à la mentalité égyptienne.

Les Égyptiens cultivés croient en l'existence d'une force suprême très supérieure à l'homme qui englobe tout l'univers. Bien des textes l'appellent tout simplement Dieu, sans lui donner de nom plus précis (681). On comprend d'ailleurs immédiatement qu'un tel concept n'envisage même pas les notions de vrai ou de faux dieu, car absolument tout émane de lui. Mais l'esprit humain limité ne parvient pas à comprendre cet illimité forcément unique. Il observe donc les forces de la nature et leurs fonctions, dans leur extrême diversité, et comprend qu'elles émanent toutes de la même source. Il les appelle des dieux, que ces forces soient perçues par lui comme bonnes ou mauvaises, qu'elles assurent l'ordre ou le désordre, car elles sont toujours nécessaires au mouvement du monde, à son équilibre et à sa régénération. Une force d'opposition peut toutefois être neutralisée jusqu'au cycle suivant. « Connaître le parcours des Heures, (ainsi que) leurs dieux. Connaître ceux qui sont prospères et ceux qui sont anéantis » [introduction L,M,N] (8).

En guise d'analogie, tout homme qui cherche à connaître ce que nous appelons la nature procède de la même façon. Étudier la nature seule en tant que science unique n'a aucun sens et ne débouche sur rien. Il va devoir simplement se mettre à en observer les aspects tels que les plantes, les animaux ou les minéraux. Il ne viendrait à l'idée de personne de dire qu'une passion pour les graminées, les batraciens ou les cristaux constituerait l'étude d'une fausse nature. Cette notion abstraite de nature se manifeste par l'existence d'une infinité d'êtres, d'objets et d'éléments qui la composent (682) et dont aucun ne peut être éliminé sans nuire à l'équilibre général. Et un botaniste, un ornithologue ou un cristallographe pourront dire sans honte qu'ils aiment, respectent et même vénèrent la nature. Il n'y voient pas d'animaux utiles ou nuisibles, mais un ensemble vivant où chacun joue un rôle important.

Il en va de même pour les dieux égyptiens par rapport à Dieu. Il existe une force divine unique qui ne peut être comprise que dans la multiplicité de ses aspects, les dieux (683), tout comme une statue ne peut être totalement perçue qu'à travers toutes ses faces, sous tous ses angles. Toutefois, un dieu à lui tout seul peut momentanément représenter la totalité du divin (684), pour permettre une meilleure concentration de l'esprit sur la force considérée, tout comme il est plus facile de mémoriser une statue sous tel ou tel aspect sans que cela puisse la dénaturer. De même, on peut très facilement identifier une pièce de monnaie en ne regardant que son côté pile ou son côté face. L'islam ne procède-t-il pas un peu de façon semblable lorsque le musulman invoque Dieu à travers les 99 noms que lui attribuent les traditions sunnite et chiite ?

Toutes les divinités décrites dans les textes de l'Amdouat ne sont donc que des aspects, des formes, des manifestations du Grand Dieu. C'est ainsi qu'il faut comprendre des passages tels que : « Guidez-moi, vous qui êtes devenus mes chairs » [1,c 231] ou encore « Mes déesses qui êtes venues à l'existence depuis mon âme-ba ; mes dieux qui êtes venus à l'existence, vous êtes venus à l'existence pour Khépri qui préside à la Douat ! » [1,c 233] où le possessif mon ou mes est particulièrement explicite.
La langue égyptienne utilise à cet effet des mots très courants tels que jrw (forme, aspect, image) ou xprw (manifestation, transformation, évolution). 
Quant aux âmes-baou, ce sont des énergies permettant les changements d'aspect et le transfert d'énergie, et les esprits-akhou en manifestent la gloire, la luminosité, la magnificence, l'efficacité et l'utilité. Elles s'appliquent aussi bien au divin (685) qu'à l'humain (686), et elles peuvent être aussi bien glorifiées que châtiées (687). Cependant, les esprits-akhou sont très rarement détruits (688). En dehors de ces périphrases, il est difficile de trouver de bons équivalents français à de tels concepts.

3.2 Rê et Osiris

  Réunion de deux théologies

Vers la fin de ce qu'on a coutume d'appeler la Première Période Intermédiaire, époque de désordres politiques d'un siècle et demi qui fit suite à l'Ancien Empire, plusieurs cités rêvant d'hégémonie s'affrontent. Lorsque, vers 2100 avant notre ère, OuahAnkh Antef II, roi de Thèbes, entre en lutte contre Khéty III (689), roi d'Hérakléopolis - ville gardienne du culte de Rê (690) -, et s'empare d'Abydos, la ville d'Osiris, c'est le culte d'Osiris lui-même qui se trouve favorisé et renforcé par le vainqueur (691)
Du même coup, la rivalité d'Abydos et d'Hérakléopolis pose un problème de concurrence stupide entre Osiris et Rê. Conscients de cette aberration, les prêtres des deux cultes se rencontrent sans doute, après que MontouHotep II a pu réunifier le pays, et parviennent à élaborer un compromis théologique d'une stupéfiante justesse d'analyse et d'une très étonnante beauté qui devrait, aujourd'hui encore, susciter l'admiration de tout spiritualiste : la fusion d'Osiris et de Rê

  Rê et Osiris, deux aspects de l'Unique

La littérature du Moyen Empire en fait état dans les Textes des Sarcophages et dans les Formules pour Sortir le Jour (ou Livre des Morts). En effet, selon ces supposés théologiens, Osiris et Rê constituent les deux clés essentielles de la compréhension de l'univers et, bien loin de s'opposer, se complètent. Et comme l'écrit poétiquement Max GUILMOT (691) « deux théologies... vont souder lentement les moitiés de la course éternelle, le mystère du jour à celui de la nuit »

Dans les Formules pour Sortir le Jour, au très célèbre chapitre 17, on trouve une trace assez flagrante de cette fusion dans un texte qui est souvent mal interprété, même par des égyptologues. « Je suis Celui au Double Ba qui réside dans Ses Deux Oisillons. - [Glose] Mais qui est-ce donc ? - C'est qu'Osiris, lorsqu'il entra à Mendès (692), y trouva l'âme-ba de Rê. Alors, l'un enlaça l'autre, et il en résulta Celui au Double Ba » . Ce passage fait lui-même écho aux Textes des Sarcophages (§ 80,f ) qui font dire au démiurge Atoum : « Je vis avec mes deux enfants (693), je vis avec mes deux oisillons » 
Il sera très largement question de cette âme-ba de Rê dans les Litanies sur lesquelles nous reviendrons. 

Un dernier mot sur Osiris. S'il préside au monde des défunts, il n'est toutefois jamais appelé dieu des morts par les Égyptiens eux-mêmes. Ils préfèrent lui donner le beau surnom de Souverain de l'Éternité ou d'autres encore tels que Le Premier de ceux de l'Ouest. Dans les textes de l'Amdouat, il est considéré comme le corps physique de Rê qui, au crépuscule, entre dans sa propre Chair.

4. Le Livre de l'Amdouat

4.1 Origine des textes

On ne peut déterminer à quelle époque précise remontent les Écrits de l'Espace Caché. Il semble que les Textes des Sarcophages, et plus précisément le Livre des Deux Chemins dont il fait partie (inscrit sur les parois des sarcophages d'El Bercheh, au Moyen Empire) aient inspiré les théologiens du début du Nouvel Empire. On y trouve en effet bon nombre des ingrédients qui entrent dans la composition des textes de l'Amdouat, mais que ces derniers reprennent dans un ensemble plus cohérent totalement recomposé selon une logique et des besoins nouveaux. Aux sections 1029 et 1030 (les premières du sarcophage B3C), on trouve déjà : « Formule pour la navigation dans la grande barque de Rê ». A la section 1130 du même sarcophage (celle qui termine le Livre), on peut lire cette extraordinaire conclusion : « ... Celui-dont-le-nom-est-caché, [Osiris, et parfois Atoum] qui est dans mon corps ; je le connais, je ne l'ignore pas. Je suis quelqu'un  qui est équipé, expert à ouvrir les porches. Quant à tout homme qui connaît cette formule, il sera un dans le ciel et reconnu comme un Osiris dans la Douat... » 
Si ces deux citations ne permettent pas de se faire une idée de la structure du Livre des Deux Chemins (ce qui sortirait du cadre de notre étude), elle permet cependant d'en comprendre la mentalité et de voir, dans la deuxième, le prélude aux Litanies de Rê décrites plus loin dans ce chapitre.

Dans les Textes des Sarcophages, les formules rencontrées sont souvent déconcertantes, obscures et incompréhensibles au lecteur d'aujourd'hui. Elles l'étaient sans doute aussi aux scribes d'hier qui reproduisaient parfois en atelier, sous la dictée de locuteurs d'origines et d'accents différents, un original relatant de très anciennes croyances à la signification peu claire. Leurs origines pouvaient en effet se perdre dans la nuit des temps.

Il n'est donc guère étonnant que des scènes et des divinités qui se trouvent représentées à la XVIIIe dynastie dans l'Amdouat, avec une telle filiation, puissent poser problème à l'artiste qui les dessine ou au scribe qui écrit leurs noms. Le dieu solaire visite, comme on le sait déjà, plusieurs centres religieux importants d'Égypte tels qu'Abydos, Memphis, plusieurs villes du Delta et Héliopolis. Les images funéraires très diverses qui devaient caractériser cette culture n'étaient pas forcément toutes familières, encore une fois, aux autres centres religieux, et la connaissance de certaines d'entre elles devait se limiter à ce qu'en rapportait une tradition millénaire qu'on respectait et qu'on transmettait sans toujours bien la comprendre. Toutes ces raisons peuvent expliquer la présence de plusieurs divinités dont les aspects, variables d'une tombe à l'autre, et les noms aux orthographes fluctuantes, paraissaient énigmatiques aux artistes du Nouvel Empire et leur ont fait commettre bien des confusions et des erreurs.

En représentant ainsi des scènes provenant de multiples sources littéraires et funéraires de l'Égypte, avec ses peurs, ses impressions et ses illusions populaires, les théologiens font preuve d'une grande tolérance religieuse et ne rejettent rien. Bien plus, le dieu solaire qui visite ces villes renforce son pouvoir de régénération grâce aux vertus de tous les rites et des mots prononcés. Chacun d'entre eux constitue un élément indispensable pour affirmer, étape par étape, sa victoire sur les puissances d'anéantissement, et aucune représentation, aucun nom, aucun texte ne doit en être omis, même si leur signification s'est estompée, car il existait des temps et des lieux où ils étaient bien compris. 

Le roi connaît tout cela, comme se plaisent à le répéter inlassablement les textes. Il s'identifie au Grand Dieu, effectue le même voyage, et bénéfice des mêmes bienfaits liés à la grande diversité des rites.

4.2 Les différentes versions

 Tombes de la Vallée des rois

Plusieurs versions de ces Écrits nous sont parvenues.
Le premier exemplaire connu trouvé dans une tombe royale a été peint dans celle de ÂaKheperKaRê-Thoutmosis Ier, le premier souverain a avoir été enseveli dans la Vallée des rois. Mais il n'en subsiste aujourd'hui que des fragments, pour bon nombre conservés au musée du Caire (657). Ils indiquent, par leurs dimensions et celles de la tombe elle-même, qu'il s'agissait très vraisemblablement d'une version intégrale.

Les égyptologues ont été surpris de trouver dans une tombe non royale, celle d'OuserAmon, vizir de MenKheperRê et de HatChepsout (694), une version complète de l'Amdouat (avec sa version abrégée et le début de la version complète des Litanies). Leur contenu ressemble tellement à celui de MenKheperRê-Thoutmosis III qu'Erik Hornung se demande s'il ne s'agirait pas d'une présentation commune.

Le tableau ci-dessous montre dans quelles tombes on en a trouvé une version intégrale, partielle ou quelques citations seulement. Beaucoup de ces tombes ne contiennent que des éléments très fragmentaires et souvent en mauvais état. Les musées du Caire, de Londres et de Boston en détiennent quelques fragments. Les tombes mentionnées en gras recèlent les textes les mieux conservés. On constatera aussi que les seules versions vraiment complètes sont celles d'OuserAmon, de Thoutmosis III et d'AmenHotep II.

Tombe de Époque État du texte Heures représentées
Thoutmosis Ier XVIIIe dynastie sans doute intégral  il ne reste que des fragments
OuserAmon XVIIIe dynastie intégral toutes
Thoutmosis III XVIIIe dynastie intégral toutes
AmenHotep II XVIIIe dynastie intégral toutes
AmenHotep III XVIIIe dynastie partiel fragments très endommagés
ToutAnkhAmon XVIIIe dynastie quelques citations fragments de H1
Aÿ XVIIIe dynastie quelques citations fragments de H1
Séthi Ier XIXe dynastie presque intégral les 11 premières Heures
Ramsès II XIXe dynastie intégral (??) H1 H2 H4 H5 H7 H8 H12
MerEnPtah XIXe dynastie partiel H4 et H5
Séthi II XIXe dynastie partiel H1 H2 H3 H4 H5
SiPtah XIXe dynastie partiel H1 H2 H3 H4 H5
TaOusert XIXe dynastie partiel H6 H7 H8 H9
Ramsès III XXe dynastie partiel H1 H2 H3 H4 H5
Ramsès IV XXe dynastie quelques citations H2 H6 H9
Ramsès VI XXe dynastie presque intégral les 11 premières Heures
Ramsès IX XXe dynastie partiel H2 H3
 Papyrus divers et sarcophages

A la fin de la XVIIIe dynastie, ces textes ne sont plus à la mode. ToutAnkhAmon et Aÿ n'en conservent que quelques bribes tirées de la 1e Heure. Mais ils réapparaissent à la XIXe et à la XXe dynastie.
A partir de la Troisième Période Intermédiaire, des fragments en sont recopiés cette fois sur des sarcophages et des papyrus parfois magnifiques comme par exemple JE 95656 du Caire (XXIe dynastie) .

Les premiers textes de l'Amdouat n'étaient connus des pionniers de l'égyptologie que sous leur forme abrégée. On en a trouvé plusieurs exemplaires sur papyrus à l'usage de particuliers. Gustave JEQUIER en avait publié une traduction remarquable et clairvoyante, en 1894, qui s'appuyait sur les papyrus 3001 de Berlin, T.31 de Leiden et bien d'autres (658).

Quelques sarcophages royaux comportent de brefs extraits ou des scènes de certaines Heures de l'Amdouat. C'est le cas pour la chapelle III du trésor de ToutAnkhAmon, le sarcophage de MerEnPtah et, au Louvre, celui de Ramsès III.

4.3 La version intégrale peinte

 La copie d'un prototype de l'au-delà

Pour protéger le cadavre de son père Osiris des attaques virulentes de Seth, Horus construit un tombeau dans les lieux les plus secrets de l'au-delà imaginaire (695). Il en décore les murs et y inscrit des textes. Lorsqu'un roi, l'Horus vivant régnant sur l'Égypte (voir dans la titulature), fait construire sa demeure d'éternité pour l'Osiris divin qu'il deviendra par son trépas, il y reproduit les peintures et les textes qui se trouvent dans cet original, car « ces choses sont réalisées de façon identique en peinture dans la (partie) cachée de la Douat ». Les deux tombes, celle d'Osiris dans l'au-delà et celle du roi MenKheperRê sur terre, se confondent à tel point que l'Espace Caché peut désigner aussi bien l'une que l'autre.

La chambre funéraire qu'a édifiée Horus, si l'on s'en tient aux textes, comporte quatre murs orientés d'une façon bien précise et sur lesquels douze scènes peintes accompagnées de textes, les douze Heures de la nuit, relatent le périple nocturne du dieu solaire en léthargie . Lors de ses haltes au fil des Heures qui figurent les grands centres religieux d'Égypte, tels qu'Abydos, Memphis, le Delta du Nil et Héliopolis, il visite ses propres aspects et se régénère par les rites avant de surgir à l'aube prochaine. 

Pour un visiteur moderne et même pour certains auteurs qui ignorent l'existence de cette fameuse « image qu'a faite Horus », les Heures semblent disposées selon un ordre illogique. Cependant, comme nous venons de le voir, le texte intégral des « Écrits de l'Espace Caché » et son « Abrégé » en expliquent le pourquoi, et chaque Heure est reproduite à l'endroit précis correspondant à la disposition et à l'orientation géographique qui lui sont assignées dans le modèle de l'au-delà .

Chez MenKheperRê, ce qui reste tout de même étonnant, c'est que les grands côtés est et ouest théoriques se retrouvent reproduits sur les petits côtés. L'architecte a certainement voulu faire coïncider l'ouest - lieu où Rê entre en terre - avec la porte d'entrée située sur l'un des petits côtés de la tombe (en forme de cartouche royal).
Les décorateurs se sont ainsi retrouvés, eux, devant un problème quasiment insoluble : représenter quatre Heures sur les petits côtés prévus pour deux, et inversement, sans provoquer de graves disproportions. Il ne leur restait que la solution que nous constatons aujourd'hui. Cependant, ils ont su respecter la position de chaque Heure du prototype grâce à l'astuce, peu évidente pour nous, que j'explique au moyen du rectangle rouge que j'y ai rajouté.

 Preuve par les textes

Le tableau ci-dessous donne les citations qui permettent de vérifier dans les textes à quelle orientation précise correspond chaque Heure. Il s'agit de phrases du genre : « Ces choses sont réalisées de façon identique en peinture dans la (partie) cachée de la Douat, au sud de l'Espace Caché » [5,i 3]. 

  Selon le texte intégral Selon l'Abrégé
1e Heure Conclusion [1,c 239] seul un plan est évoqué   [P2,a 5] sans précision exacte
2e Heure Introduction [2,i 2] à l'ouest (?)
Conclusion [2,c 260] sans précision exacte
[P2,a 10] à l'ouest
3e Heure aucune information [P2,a 14] à l'ouest
4e Heure Introduction [4,1g 7] à l'ouest aucune information
5e Heure Introduction [5,i 3] au sud [P2,a 25] au sud
6e Heure Introduction [6,i 6] au sud [P1,a 31] au sud
7e Heure Introduction [7,i 3] au nord [P1,a 38] au nord
8e Heure Introduction [8,i 3] au nord [P1,a 46,47] au nord
9e Heure Introduction [9,i 3] à l'est [P1,a 51] à l'est
10e Heure Introduction [10,i 3] à l'est [P1,a 55] à l'est
11e Heure Introduction [11,i 3] à l'est [P1,a 59] à l'est
12e Heure Introduction [12,i 3] à l'est [P1,a 63] à l'est
 Les textes recèlent une connaissance importante

Incontestablement, ces Écrits ont pour objectif de donner au roi défunt une connaissance de l'au-delà, des êtres qui s'y trouvent et de leurs fonctions dans l'univers.
L'Introduction que nous avons brièvement évoquée au début de ce chapitre le dit très clairement : 
« Connaître les âmes-baou de la Douat. Savoir ce qu'elles font. Savoir en quoi elles sont efficaces pour Rê. Connaître les âmes-baou secrètes. Connaître le contenu des Heures (ainsi que) leurs divinités. Connaître les appels qu'il leur adresse...» [i, C-I]. Le mot connaître/savoir qui en égyptien s'exprime par le seul verbe rx se rencontre dix huit fois (neuf fois en noir et neuf fois en rouge) sur ses cinq colonnes. Cette connaissance constitue l'un des éléments fondamentaux de la survie du roi défunt. En effet, pour qu'il puisse s'intégrer totalement aux cycles de l'univers, il doit en connaître tous les habitants, leur mode d'existence et leur relation avec le Grand Dieu. Il devra en outre se protéger de ses ennemis et déjouer les nombreux dangers qui jalonnent le chemin. Il doit ne rien ignorer des secrets évoqués à toutes les Heures et qui font de lui la chair même du dieu, son « strict alter ego » [P1,d 5-6].

Les avantages d'une telle connaissance sont énumérés à l'introduction et à l'abrégé de chaque Heure, et ils sont parfois répétés à la conclusion ou dans la scène finale. Un seul exemple très significatif, à l'abrégé de H7 : « Celui qui connaît cela est de ceux qui sont dans la barque de Rê dans le ciel et dans la terre. (Il faut) au moins connaître cette image. Celui qui ne (la) connaît pas ne (peut) pas repousser le "Terrifiant de visage"... Celui qui connaît cela sur terre n'est pas quelqu'un dont le "Terrifiant de visage" (puisse) boire son eau. L'âme-ba de quelqu'un qui connaît cela ne (peut) pas périr grâce à la puissance des dieux qui sont dans cette caverne. Celui qui connaît cela est de ceux dont le crocodile-Âbesh ne (peut) pas avaler l'âme-ba » [P1,a 38-43]. La répétition de l'expression « celui qui connaît cela » a quelque chose d'obsessionnel, d'autant que leur efficacité est encore souvent soulignée par l'expression « véritablement efficace » [2,c 260] renforcée même par « des millions de fois » [en P2,a 10 seulement].

Certains de ces avantages sont valables en des circonstances particulières ou en toutes circonstances, aussi bien dans la terre, c'est-à-dire dans le monde des défunts, que sur terre - le monde des vivants -, et bien sûr dans le ciel, en compagnie de Rê, comme le résume bien cet exemple de la 12e Heure : « C'est utile à celui qui connaît cela sur terre, et dans le ciel comme dans la terre » [12,i 3]. Bon nombre de ces avantages ne s'appliquent que dans l'un de ces trois lieux. Le lecteur intéressé par tous ces bénéfices liés à la connaissance des textes pourra en retrouver une synthèse en annexe (voir à "listes diverses", puis à "utilité pratique des textes").

Bien que n'ayant rien à voir avec les textes mêmes de l'Amdouat, le nom de roi - MenKheperRê - contient le scarabée xpr (venir à l'existence) dont la présence contribue encore à renforcer le devenir solaire du roi et son identification avec Khépri,  puisque c'est un élément constitutif de sa personnalité.

 Les 12 Heures de la nuit

Le périple du dieu solaire est divisé en douze étapes. A chacune d'elles, il séjourne un bref instant. Nous avons déjà eu l'occasion de préciser que les différents lieux qu'il visite ainsi sont les équivalents souterrains de centres religieux égyptiens importants. Il ne s'agit pas d'un récit suivi qui décrirait un processus bien précis de régénération, étape par étape, mais plutôt d'une grandiose procession où le Dieu (696) rend visite aux villes où ses propres aspects sont vénérés. En Abydos, ce sera KhentAmentyou, forme première d'Osiris ; à Memphis, Sokar ; dans le Delta, Osiris ; et à Héliopolis, Khépri pour ne citer que quelques exemples. Le roi possède ainsi dans sa tombe une synthèse des cultes funéraires d'Égypte, où toutes les traditions sont intégrées et représentées à travers des divinités dont on a parfois pu oublier le nom et le rôle exacts au fil des siècles.

Ce sont les Égyptiens eux-mêmes qui ont donné le nom d'Heure à chacune de ces étapes. Il s'agit d'ailleurs bien plus qu'une simple étape, puisqu'une Heure est une divinité à part entière, un des rouages cosmiques qui assure l'écoulement régulier du temps et qui, au même titre que bien d'autres êtres divins, glorifie le Dieu, le protège et lui garantit sa progression. L'Heure est un être divin féminin considéré comme un véritable guide pour le Dieu puisque le temps est un point de repère important. 
Par exemple, en H1, on trouve : « L'Heure qui est le guide de ce portail a pour nom "Celle qui fracasse le front des ennemis de Rê". C'est la première Heure de la nuit » [1,c 239] ; ou encore en H2 : « Le nom de cette Heure de la nuit qui conduit ce Dieu, est "l'Avisée, celle qui protège son maître" » ; et ainsi de suite tout le long du parcours. On pourra trouver la liste de tous les noms qu'elles ont reçus dans un tableau en annexe, avec références exactes aux textes.

 La barque du dieu solaire et son équipage

Le Dieu voyage sur le fleuve Ourenes dont le nom n'apparaît d'ailleurs plus à partir de H3. C'est le prolongement imaginaire du Nil dans l'au-delà souterrain. Et puisque le moyen le plus efficace et le plus populaire en Égypte pour se déplacer était le bateau, le Dieu va donc voyager lui aussi en bateau que les égyptologues appellent plus volontiers barque. Ce moyen de transport n'est pas simplement une vue poétique, mais il est perçu comme une réalité. On a trouvé en effet une telle barque enfouie près de la pyramide de Khéops, pour son voyage vers l'éternité.

Dans une cabine située au milieu de la barque, la Chair divine, corps humain à tête de bélier aux cornes torsadées horizontales (697) navigue debout, jambe gauche en avant dans une attitude dynamique. La proue et la poupe peuvent changer d'aspect si les circonstances l'exigent. En H4 et H5, l'obscurité est si profonde qu'elles se transforment en têtes de serpents crachant du feu pour éclairer. « Les flammes qui (sortent) à (chaque) extrémité de sa barque le guident sur ces chemins secrets, (mais) il ne voit pas leurs images » [4,3g 60-65]. A partir de H7, le naos qui servait de cabine au Dieu est remplacé par le serpent Mehen qui le protégera dans ses anneaux jusqu'à l'aube. Enfin, en H4 et H5, les rames qui font office de gouvernail disparaissent.

Lorsque l'eau de l'Ourenes se raréfie, dans les régions particulièrement arides ou simplement par les nécessités des rites, la barque sera halée par des divinités. C'est le cas en H4, H5, H8 et H12. En H9, c'est une équipe de rameurs supplémentaires qui intervient.

Les membres de l'équipage de la barque sont presque toujours les mêmes, et leur place est constante. A la proue, l'Ouvreur des chemins tient celle qui lui incombe. Devant le naos où réside la Chair, on trouve la Connaissance-Sia suivie de la Maîtresse de la barque (sous l'aspect d'Hathor). Derrière le naos prennent place Horus l'élogieux, le Taureau de Maât, la Vigie, la Parole-Hou et, à la poupe, le Guide de la barque qui s'affaire parfois consciencieusement à son gouvernail. Ainsi, trois divinités figurent devant le naos et cinq derrière. Exceptionnellement, Isis et l'Aîné-des-magiciens (306) pourront se trouver aussi à bord.

 Lieux particulièrement importants sur le parcours divin

Quelques lieux, au fil des Heures, présentent un caractère très important. En plus de H4 et de H5, domaines de Sokar avec leur représentations spectaculaires, ce sont :

 La renaissance de Rê et d'Osiris à l'aube

La naissance de Khépri présent même à la proue de la barque [856] constitue bien sûr l'instant le plus fort des textes de l'Amdouat, puisqu'elle marque la résurrection du Dieu après sa mort apparente, sa victoire sur les puissances d'anéantissement et le renouvellement de toutes les forces de la nature et de l'inondation bienfaisante.

Cet événement est assimilé à la création du monde, lors de la toute Première Fois [12,3 103]. Le texte incite à s'en souvenir dès l'introduction, en nommant deux couples primordiaux d'Héliopolis [12,i 1], mais encore au début du R3 où ils sont représentés [885-888] et décrits. Ils y « accueillent ce Grand Dieu lors de son arrivée » [12,3 94], fonction bien compréhensible à ce moment essentiel à l'existence de l'univers.

De plus, pour bien montrer qu'il s'agit d'une résurrection après une mort apparente, le dieu doit être soulevé [voir nom du portail en 12,i 2, et 12,1 10] par les Deux Déesses (Isis et Nephtys dans la tombe de Ramsès VI mises en évidence ci-contre en rouge par l’auteur) qui jouent un rôle très actif pour permettre à Osiris de se redresser. Le grand globe-solaire (ci-contre en rouge), image de Rê complément solaire d'Osiris, doit lui aussi être soulevé [12,3 98] par les dieux 889-897 du R3 .

Dans cette Heure, de nombreuses références subtiles font état de la double nature du Dieu qui renaît. Si l'exemple ci-dessus le démontre, un autre passage illustre aussi cette compréhension. En effet, c'est Khépri qui sort dans le ciel, en tant que jeune soleil qui apporte la vie, mais en même temps c'est Osiris qui est acclamé comme Grand Dieu par les divinités adoratrices du R3 qui le saluent comme Maître de la vie [12,3 102] et comme l'aspect du Nil qui fait vivre l'Égypte. Cette idée est fort bien résumée dans la toute dernière phrase de l'Amdouat qui dit : « Cette image secrète soutient Chou au-dessous de Nout [allusion à la momie d'Osiris cachée par Horus] tandis que le Grand Flot jaillit de la terre et de cette image » [12,3 104-106].
Rê surgit sous l'aspect de Khépri, et Osiris jaillit sous l'aspect du Grand Flot. L'importance de l'eau primordiale est, de plus, soulignée par la présence des deux couples primordiaux déjà signalés plus haut (voir note 491).

De ce qui précède, il faut bien se garder de croire que la momie du R3 constitue le corps de Rê devenu inutile et rejeté dans un coin comme une vieille fripe méprisable, comme on peut le lire parfois chez certains auteurs et comme votre serviteur a failli le croire à partir d'une lecture insuffisamment attentive des textes. En effet, le mépris du corps et du cadavre sont des notions totalement ignorées des Égyptiens. La momie d'Osiris (« L'image de la Chair » [908]) est représentée en taille héroïque devant les divinités qui font devant elle le geste d'adoration. On ne saurait adorer ce qu'on délaisse ou ce qu'on dédaigne. C'est surtout le christianisme qui introduira le concept dramatique du mépris du corps dans la mentalité des hommes. La comparaison tentante mais inadéquate avec un passage de l'apôtre Paul (698) dans son Épître aux Éphésiens (4,22-24), malgré sa très haute portée spirituelle dans un contexte bien différent, ne peut en aucun cas s'appliquer à cette 12e Heure. 

Avant le moment prodigieux de la renaissance des forces primordiales du monde sous forme d'énergie solaire et de matière terrestre, il reste aux divinités du lieu une toute dernière précaution qu'il ne faut surtout pas négliger : surveiller de près les forces d'anéantissement et de chaos qui, même détruites dans la terre au cycle précédent (H11R3) risquent de réapparaître et de compromettre le plus important des événements cosmiques. C'est la raison pour laquelle Apop va encore être repoussé et châtié par les déesses du R1 mais cette fois dans le ciel [12,1 7] où va apparaître le jeune soleil. Il sera une nouvelle fois repoussé au R3 par des rameurs [894-897], et « le serpent (appelé) "Celui qui brûle avec son œil" [893] calcine les ennemis de Rê » [12,3 98].

Après des châtiments aussi féroces et obstinés, Rê/Osiris peut naître en paix et apporter à l'Égypte tous ses bienfaits sous forme de lumière solaire et d'inondation, toutes deux sources complémentaires de vie. 
Le roi qui connaît bien sûr tout cela en est le premier bénéficiaire.

4.4 La version dite «Abrégée»

On ne sait pas avec certitude si l'Abrégé est un résumé du texte intégral de l'Amdouat ou si ce dernier, au contraire, a été développé à partir de l'Abrégé, bien que la première hypothèse semble la plus probable si on les compare attentivement.

Quoi qu'il en soit, une sorte de résumé des textes a été réparti sur les deux piliers de la salle du sarcophage. Il a pour titre, en égyptien : « Abrégé de ce livre ». La face a du Pilier 2 comporte l'abrégé des cinq premières Heures sur 26 lignes écrites en hiéroglyphes cursifs linéaires noirs et rouges et de droite à gauche, c'est-à-dire dans le sens normal de l'hiératique, alors que la version intégrale est rédigée de gauche à droite, en écriture rétrograde. L'Abrégé des sept dernières se trouve sur la face a du Pilier 1, celui qui se trouve près de l'entrée, et comporte 41 lignes .

Bien qu'il s'agisse d'un condensé, on y trouve parfois de brefs détails qui ne figurent pas dans le texte intégral. D'autre part, il ne comporte pas de graphie énigmatique, ce qui permet d'élucider certains passages du texte intégral qui, sans cela, resteraient bien mystérieux.

L'Abrégé et l'intégrale présentent aussi quelques divergences mineures, et les mêmes passages des deux versions peuvent parfois être écrits en couleurs différentes. 

Les seules versions complètes qui subsistent aujourd'hui, parmi les tombes de la XVIII à la XXe dynastie, se trouvent chez OuserAmon, MenKheperRê-Thoutmosis III, AmenHotep II et Sethi Ier. 

4.5 Quelques singularités dans l'écriture des textes

Dans la chapitre consacré à la tombe, nous avons eu l'occasion de décrire le principe de répartition des scènes et des textes d'accompagnement sur trois registres, parfois quatre, et du découpage de l'ensemble en 12 sections appelées Heures. Nous y avons évoqué aussi la façon d'écrire

Quelques précisions intéressantes doivent toutefois être apportées ici.
On n'aura sans doute pas oublié que le parcours du dieu solaire et le récit qui l'accompagne présentent l'aspect d'un gigantesque papyrus comparable, par la couleur du fond et par ses illustrations, à un rouleau enluminé du Livre des Morts déployé sur les murs de la tombe qui a la forme d'un cartouche royal. Les hiéroglyphes y sont tracés en graphie cursive sans ligatures, en lignes ou en colonnes selon les impératifs de chaque scène, et en sens rétrograde, avec des passages quasiment cryptés en graphie énigmatique. Les hiéroglyphes sont tournés dans le sens de la marche du cortège, sauf rares exceptions où le scribe se montre d'ailleurs moins à l'aise. Mais sur les piliers, le texte de l'Abrégé est toujours rédigé en sens normal (non rétrograde) et sans énigmes, ce qui permet d'élucider certains passages du texte intégral. Enfin, le scribe comprend ce qu'il écrit, sauf sans doute dans les textes à énigmes, car nous en avons la preuve.

  L'écriture à énigmes

Selon une vieille tradition, les scribes utilisent de l'encre noire pour écrire sur papyrus. Les titres et certains passages ou mots importants sont tracés en rouge, procédé qui a donné le mot rubrique (699) en français. L'encre rouge sert aussi à désigner les êtres malfaisants ou les forces de désordre. Il est donc très rare de trouver par exemple les noms des grandes divinités écrits en rouge.

Ici, le noir sert au récit principal, et le rouge indique les passages ou les points de repères importants. Dans notre traduction, nous avons respecté ces couleurs, car les Égyptiens leur accordaient une importance que nous ne saurions aujourd'hui négliger.

Il faut noter toutefois que certains passages sont écrits deux fois, dans chacune des deux couleurs, mais de façon différente. Ils ne sont alors traduits qu'une seule fois en noir, mais mention est faite de cette singularité par l'abréviation « n&r ». Il s'agit la plupart du temps des noms de divinités (mais des exceptions - assez peu nombreuses (700) - existent), des noms de chemins très inhospitaliers (exemple : [4g 21- n&r] « La Tranchante, qui ensevelit », porte P1), ou des phrases entières décrivant des lieux dangereux (exemple : [5,3 230-231 n&r] « Chemin secret de la terre de Sokar sur lequel entre Isis pour qu'elle soit derrière son frère. Il est plein de flammes de feu (sortant de) la bouche d'Isis. Les dieux, les esprits-akhou et les morts ne s'y engagent pas »). 
Dans ces cas de double graphie, la version normale est écrite en rouge alors que la version énigmatique l'est en noir, avec moins de signes et donc plus condensée. Cette dernière utilise une technique proche de nos rébus qui en rend la lecture très compliquée voire impossible même pour quelqu'un de très cultivé, à moins d'y consacrer beaucoup de temps, et sans garantie de succès. Ce sont H4 et H5, domaines de Sokar, qui nous en donnent les exemples les plus nombreux. La traduction peut toutefois se faire d'après l'Abrégé qui en offre le texte en clair.
Dans l'Introduction, on n'utilise pas la graphie énigmatique. Toutefois, à l'inverse de ce qu'on trouve pour les 12 Heures de l'Amdouat, l'écriture rouge est la plus condensée et la noire la plus complète.

Exemples d'écriture à énigmes.
Les hiéroglyphes qu'on y utilise ont une valeur phonétique rare et nécessitent une grande habitude de la part du lecteur égyptien. Le signe rond  (D12, difficile à distinguer de N33, de Y24 et même de W24) est fort utilisé à la 12e Heure (qui ne présente pourtant pas de phrases cryptées), et il peut se lire de plusieurs façons inhabituelles telles que qd (construire, forme), mAA (voir) ou jrt (œil) (701) :
    - [12,1 10]  qdw.k = tes formes !
    - [872 - H12R2] mAAt = celle qui voit (dans le nom « Celle qui voit Khépri »)
    - [893 - H12R3]    irt.f = son œil (dans le nom « Celui qui brûle avec son œil »).
Un rédacteur peut même utiliser dans certains mots des hiéroglyphes courants et connus mais auxquels il faudra affecter une valeur phonétique rare et peu connue. C'est ainsi que le chemin bordé d'arbres ( N31) lu le plus souvent wAt (chemin, route), devra être compris comme Hr avec le sens d'Horus.
Il en va de même pour le signe de l'oie (G38-G39) qui remplace souvent plusieurs autres types d'oiseaux et qui peut être lu (entre autres possibilités) qd (voir ci-dessus en 12,1 10) ou Htm ( [introduction N/n] Htmyw = « ceux qui sont anéantis ») alors que la lecture la plus fréquente est sA.

Des calembours ou des jeux de mots peuvent servir de prétexte à une graphie énigmatique et déroutent le lecteur. C'est ainsi que l'on peut évoquer en H3 des chacals halant la barque solaire bien qu'aucun chacal n'y soit représenté : « ... la corde de halage que tirent les chacals » [3,c 185-189]. C'est qu'il existe un jeu subtil de mots et de formes entre le chacal-chien sauvage (zAb : Wb III,420 - HWb,658), ceux qui amènent, qui accompagnent (tiré du verbe zb(i) : Wb III,431 - HWb,683) et le dieu chacal Oupouaout « l'Ouvreur des chemins ». Dans les textes cryptés, le chacal peut remplacer le verbe sTA (tirer). Il s'agit d'un jeu de mots par associations d'idées, voisin des techniques de la charade à tiroirs (702). On pourra consulter, à propos du jeu de mots sur les chacals, la note 186 de H4 plus détaillée.

La double graphie des noms de divinités
Les noms des divinités écrits le plus souvent en noir et en rouge se présentent souvent de la façon suivante :

- aspects strictement identiques  [115 en H1R4] Isis
- aspects très peu différents [116 en H1R4] Nephtys
- avec simple variante orthographique   [3 en H1R1] Dehdeh [?]
- noir : texte condensé ;
- rouge : écriture complète
    [339 en H5R1]
Le préposé à l'eau des submergés

Il existe encore bien d'autres façons de différencier les graphies de ces noms bicolores.

Notons enfin que certains noms divins ne figurent qu'en une seule des deux couleurs, en de nombreux endroits des textes. Mais pour les autres, pourquoi a-t-on fait usage de deux graphies et de deux couleurs différentes ? La réponse semble bien être la même que pour les textes à énigmes avec réponse juste à côté, car dans les deux cas, ce sont les mêmes techniques qu'on utilise.

 Pourquoi des textes cryptés et en clair dans un même lieu ?

La façon la plus élémentaire d'empêcher quelqu'un de bien comprendre un texte consistait à l'écrire de manière rétrograde. Selon cette technique plutôt naïve de crypter le texte, les animaux et les personnages regardent du côté où finit le texte, comme c'est souvent le cas dans les Formules pour Sortir le Jour (Livre des Morts), alors qu'ils regardent du côté où il commence dans les écrits profanes. Ceci a mis en déroute plus d'un scribe ignare qui n'y comprenait rien et le recopiait tel quel, mais à l'envers, en le rendant totalement incompréhensible pour les autres. « Ce livre est quelque chose de véritablement secret. Ne pas permettre aux gens de condition inférieure de le connaître, en quelque lieu que tu sois, et ne pas le permettre aux bavards, en dehors de toi et de ton vrai ami intime » (703).

On peut ajouter à cette première barrière assez efficace celle de l'écriture à énigmes. Toutefois, dans bon nombre de textes où on la rencontre, le scribe cherche davantage à se valoriser en écrivant des choses compliquées, véritable défi à l'adresse de son lecteur, qu'à cacher un mystère. Car le véritable secret d'un texte réside beaucoup plus dans son interprétation que dans l'habileté du scribe à le rendre impénétrable.

Les textes énigmatiques de la tombe, à la limite du cryptage, assez nombreux à la 4e et à la 5e Heure, posent un problème d'un autre ordre. En effet, les énigmes ont parfois leurs solutions juste à côté, par exemple à la 5e Heure, registre 3, chemins et portes A à C, où le texte en clair est rédigé en rouge tandis que son équivalent énigmatique l'est en noir, exactement comme pour les noms divins à la double orthographe. Parfois encore, un tel passage peut se retrouver en clair pour tout lecteur dans l'Abrégé. C'est le cas par exemple à la 4e Heure [4,1g 7] : ce passage crypté figure en clair au Pilier 2 [P2a,17-21].

Il me paraît donc évident qu'une telle technique n'a pas pour but de cacher, puisque la réponse côtoie l'énigme ou bien figure non loin de là, même si l'on perçoit bien les difficultés qu'éprouve un scribe à reproduire de tels passages.
Ces textes semblent plus certainement refléter la volonté de faire réfléchir, de faire se demander pourquoi tel ou tel passage est rédigé avec des hiéroglyphes aussi inhabituels ou avec une orthographe beaucoup plus condensée et d'inciter à y rechercher une connaissance de l'univers plus grande encore. Ils sont destinés au roi défunt qui aura toute son éternité pour tenter non pas de les comprendre, car il les connaît déjà, mais d'en approfondir finement le contenu.
Ils incitent certainement à la méditation et à la concentration sur le monde de l'au-delà et ses dieux.

  Particularités et anomalies diverses

Lorsque des divinités sont entièrement tournées dans le sens contraire de la progression du cortège, c'est-à-dire vers la gauche, (mais pas quand elles retournent simplement la tête), leurs noms (et souvent leur texte descriptif) sont également écrits dans le sens inverse de l'écriture habituelle : les hiéroglyphes d'animaux et de personnages sont tournés vers la gauche et le texte est réparti également de la gauche vers la droite. Cette façon de faire est presque systématique, et l'on pourra en trouver de nombreux exemples, en particulier en H4gR2, H4dR3, H5R1 et R3, H7R2 et R3, H11R3. Toutefois, le scribe s'y montre un peu moins à l'aise (bien qu'il s'en sorte très honorablement) car il doit faire l'effort d'écrire chaque signe à l'envers, ce à quoi il n'est guère habitué (un peu comme le fera, 3000 ans plus tard, Léonard de Vinci). Il en résulte parfois quelques oublis, car le naturel revient vite au galop. Dans la tombe d'AmenHotep II, on procède de la même façon. 

Mais il résulte de cette technique, qui veut s'adapter exactement à l'orientation des divinités, une logique à laquelle ni le scribe de MenKheperRê-Thoutmosis ni ceux de son fils AmenHotep II n'ont pensé : en effet, ces textes sur plusieurs colonnes ou en ligne auraient dû être rédigés eux aussi en style rétrograde, ce qui n'est pas le cas. Du même coup, le texte devient lisible et compréhensible même pour un scribe non familiarisé avec ce procédé.
On pourra en trouver quelques exemples flagrants en H4gR2 [4,2g 26-34],  H5R1 [347 = 5,1 62] et en H5R3 [5,3 190]

4.6 Structure littéraire du texte

  Grande homogénéité générale

Les textes de l'Amdouat sont rédigés selon un plan beaucoup plus structuré que les Textes des Sarcophages et le Livre des Deux Chemins qui les ont sans doute inspirés.

Toutes les Heures commencent par une introduction qui décrit les lieux visités, leur orientation dans le modèle qu'a créé Horus dans la Douat et ce qui s'y passe. Le nom de l'Heure (et parfois ceux de quelques lieux) y figure aussi, de même que les bénéfices que pourra en retirer celui qui connaît cela. H1 a une structure un peu différente, précédée par son introduction qui forme une brève section littéraire indépendante. 

Au début de chaque registre, un texte explique ce qui s'y passe avec plus de détails que dans l'introduction : comment navigue le dieu solaire, quelles sont les caractéristiques du lieu, les forces divines qui s'y trouvent et le rôle qu'elles jouent. Chaque scène distincte des autres est accompagnée d'un texte décrivant plus finement chaque groupe de divinités (en colonnes ou en lignes, selon la place disponible) qui commence presque invariablement par l'expression : « il(s) existe(nt) de cette façon ». Leur(s) fonction(s) sont précisées dans des tournures du genre : « ce qu'ils ont à faire, c'est... ». Souvent aussi, ce Grand Dieu leur donne des ordres, introduits par des mots tels que : « Ordres donnés par la majesté de ce Grand Dieu... »

Les trois premières Heures se terminent par une conclusion d'une étonnante portée théologique et spirituelle, sous forme d'un hymne adressé au Grand Dieu et aux ordres qu'il donne. On y rappelle les bénéfices pratiques liés à la connaissance de l'Heure et son nom y est de nouveau mentionné.

Le vocabulaire et les termes utilisés tout au long du parcours solaire sont d'une grande homogénéité et se répètent d'une scène à l'autre avec une rigoureuse régularité. Dans ma traduction, je me suis également efforcé - dans la mesure du possible - d'utiliser les mêmes mots et les mêmes expressions pour rendre une même terminologie égyptienne, au risque de déplaire aux amateurs de phrases bien tournées qui regretteront, sans doute à raison, certaines inélégances de style.

 Parfois, manque de rigueur

La rigueur de la structure littéraire que nous venons d'évoquer n'interdit pas quelques exceptions ou écarts dont seul un esprit cartésien moderne pourrait s'étonner. 

C'est ainsi que le fleuve-Ourenes sur lequel navigue la barque divine n'est évoqué qu'en H1 et H2. Les noms des portails et des cavernes formant la géographie de la Douat ne sont pas systématiquement précisés, et leurs dimensions en iterou ne sont données qu'aux trois premières Heures et totalement omises ensuite.

Enfin, le rouge et le noir ne sont pas toujours appliqués aux mêmes textes dans le récit intégral et dans l'Abrégé, surtout en ce qui concerne les bénéfices attachés à chaque Heure. Le rouge en est la couleur privilégiée, mais cette logique peut parfois disparaître au sein d'un même Heure, comme en 4,1g 5-6 (rouge) et en 4,1g 7 (noir). On pourra se rendre compte de toutes ces divergences en annexe, dans l'index réservé à l'Utilité pratique des textes.

5. Les Litanies de Rê

Le texte complet de ces Litanies figure sur le linceul de MenKheperRê-Thoutmosis réalisé sur ordre d'AmenHotep II qui en a fait la dédicace à son père défunt. On en a trouvé également une partie importante dans la tombe d'OuserAmon, premier vizir du règne de MenKheperRê-Thoutmosis et de HatChepsout (nommé en l'an 5). Il figure également sur les murs des tombes de plusieurs autres rois tels que Séthi Ier ou Ramsès III.

5.1 Sur les piliers de la tombe

 Des litanies très abrégées

Onze colonnes seulement des Litanies ont été reproduites sur le Pilier 1, accompagnées des aspects divins, sur les deux piliers, extraits de leur contexte d'invocation. Les textes et images en sont répartis de la façon suivante :
- onze colonnes d'introduction : Pilier 1, face d
- illustrations avec noms des divinités : le Pilier 1 recevant les aspects solaires du Dieu (versets pairs des Litanies originales)  et le Pilier 2 les aspects osiriens (versets impairs)  , mais les interversions erronées sont nombreuses. Voir à ce propos la synthèse des 74 aspects de Rê/Osiris.

 Les attributs pairs et impairs

Cette disposition des aspects divins sur les deux piliers est plus facilement compréhensible si on l'observe dans un exemplaire beaucoup plus tardif et augmenté trouvé dans la tombe de MontouEmHat, de la XXVe dynastie (704). Sur l'un des murs, on trouve en effet un premier registre contenant les figures et les noms de 42 aspects de Rê, et, au registre du dessous, 42 aspects d'Osiris.
Le tableau ci-dessous illustre cette disposition.

A lire de droite à gauche.                

 
R1
chez MontouEmHat :
42 aspects de
nos 6, 8, 10, 12 etc.
(noms et figures pairs)
figure et nom n° 4
autre aspect de Rê
figure et nom n° 2
Khépri
Pilier 1 de
Thoutmosis III
R2
chez MontouEmHat :
42 aspects d'Osiris
nos 5, 7, 9, 11 etc.
(noms et figures impairs)
figure et nom n° 3
autre aspect d'Osiris
figure et nom n° 1
« Âme-ba qui fusionne »
Pilier 2 de
Thoutmosis III

On constate que les figures de P1, chez MenKheperRê-Thoutmosis, correspondent bien à ce qui sera compris également beaucoup plus tard comme des aspects de Rê, et que celles de P2 correspondent à ceux d'Osiris.

 Erreurs de recopie

Dans une synthèse des aspects divins de cette Litanie, que je présente au chapitre consacré au Pilier 2, on peut constater que le scribe de MenKheperRê-Thoutmosis s'est embrouillé en recopiant son modèle, à partir du n° 50. A la décharge du scribe, il faut dire que les apparences sont bien trompeuses, mais cela n'altère pas l'esprit qui anime ces textes.

5.2 L'Âme-ba qui fusionne

Le texte complet du linceul en comporte le titre exact : « Livre de l'adoration de Rê à l'Ouest. Adoration de "Celui qui fusionne" ». Chacune des 75 invocations qu'elle contient commence par ces mots : « Louange à toi, Rê, puissance suprême... ». Sa réduction et les illustrations représentées sur les piliers de la chambre funéraire démontrent combien le roi doit pouvoir s'identifier totalement avec le Grand Dieu à la double nature : « Son âme-ba est ton âme-ba et son corps, c'est ton corps ». [P1,d 3] et plus loin : « Rê dit au roi {MenKheperRê} : "Mon identique, mon strict alter ego" » [P1,d 5-6]. Une troisième affirmation ajoute : « Tu es une âme-ba constituant l'alter ego de Rê, l'héritier de "L'Âme-ba qui fusionne" » [P1,d 9-10].

Cette litanie complète merveilleusement les textes de l'Amdouat, car la confusion permanente et volontaire entretenue entre Rê et Osiris se retrouve exprimée ici sous une forme très originale et dynamique. En effet, les 37 aspects solaires du Grand Dieu (versets pairs de la litanie au Pilier 1) recherchent à jamais leur complément dans les 37 autres aspects osiriens (versets impairs) du Pilier 2 et en  réalisent chaque jour la fusion. On peut en constater un corollaire stupéfiant mais logique, par exemple au R3 de la 12e Heure, où la réunion de Rê et d'Osiris n'empêche pas leur double manifestation sous l'aspect du jeune soleil Khépri (au R2) et celui du « Grand Flot (qui) jaillit » au R3 [12,3 105] . Ces litanies mettent en mouvement les cycles éternels par la merveilleuse disposition de leurs illustrations...

On en retrouve l'esprit dans un passage des Formules pour Sortir le Jour (Livre des Morts) où l'on peut lire : « Je fais que Rê repose en Osiris, et qu'Osiris repose en Rê ; je fais qu'il [Rê] pénètre dans la caverne mystérieuse pour faire revivre le cœur de "Celui dont le cœur ne bat plus" [Osiris], l'âme sainte dans l'Occident. » (Formules pour Sortir le Jour, ch. 182).

Cette compréhension du divin et de l'univers inspirera de nombreux artistes, comme par exemple celui qui a réalisé l'une des plus riches et des plus profondes images qu'ait pu nous offrir l'ancienne Égypte, en plus de sa beauté formelle (!), dans la tombe de Néfertari, avec la fusion de Rê et d'Osiris représentée ci-contre.

A gauche, devant Nephtys, on peut lire : « C'est Osiris qui repose en Rê »
et à droite, devant Isis : « C'est Rê qui repose en Osiris ». (Tombe de Néfertari).

On peut d'abord constater que l'artiste a pris soin de formuler chacune de ces deux affirmations, de structures semblables, au moyen de tournures grammaticales différentes. La première utilise un statif  tandis que la deuxième est formée avec pw. Enfin, il utilise deux graphies différentes (mais équivalentes) de la préposition m. Il a ainsi voulu souligner la totale fusion des deux divinités l'une dans l'autre. Chacune continue toutefois à garder son identité propre grâce à des artifices grammaticaux et graphiques.
De plus, on pourra noter que la divinité centrale nommée ici Rê (705) porte le même vêtement blanc et la même ceinture rouge nouée, en forme de clé de vie, que ceux d'Osiris et de la reine Néfertari elle-même dans les autres images de sa tombe. Ce jeu graphique souligne encore plus leurs natures identiques.

6. But des textes de l'Amdouat

Les textes de l'Amdouat semblent rechercher plusieurs buts, dont certains nous échappent peut-être encore.
En voici quelques uns, parmi les plus directement envisageables.

6.1 Donner des connaissances au roi

L'introduction qui précède la première Heure démontre que savoir et connaissance (706) , rx en langue égyptienne, constituent un but à atteindre, et qu'il est de la plus haute importance. On l'y trouve, en noir et en rouge, pas moins de 18 fois sur 5 colonnes, sans compter les nombreuses autres fois où il figure ailleurs dans les textes. Ensuite chaque Heure décrit, parfois assez longuement, l'utilité pratique que peut retirer de telle ou telle scène celui qui connaît cela. En H7R2, il est même tout à fait indispensable de connaître la scène relatant la déroute du serpent Apop : « (Il faut) au moins connaître cette image. Celui qui ne (la) connaît pas ne (peut) pas repousser le "Terrifiant de visage" » [7,2 68].

Mais il n'est pas du tout certain que ces textes n'aient eu à jouer qu'un simple rôle funéraire pour l'au-delà royal. Le tableau de synthèse des bénéfices qu'on peut retirer de leur connaissance permet rapidement de s'en rendre compte, car « c'est utile pour un homme sur terre, vraiment efficace » [2,c 260], ou encore « c'est <utile> dans le ciel, et dans la terre (comme) sur la terre » [7,i 3] et « c'est utile à celui qui connaît cela sur terre, et dans le ciel comme dans la terre » [12,i 3]. Le fait que l'auteur antique ait pris la peine de préciser dans la même phrase « sur terre » et « dans la terre » montre bien que l'utilité est valable à deux et même trois endroits différents, si on y ajoute le ciel. Si « dans la terre » désigne bel et bien le séjour des défunts, « sur terre » ne peut désigner que celui des vivants (707), et il paraît certain que ces textes devaient être bien connus du roi s'il voulait se préparer efficacement à son futur grand voyage. Lorsqu'un être humain se sent psychologiquement prêt face à la mort (sans bien sûr y porter un goût morbide) et si, de ce fait, il ne la craint pas, sa vie sera calme, harmonieuse et dénuée des terreurs qui accablent, aujourd'hui encore, des centaines de millions de pauvres gens manipulés par certains religieux.

A cette connaissance des faits et des scènes de l'au-delà s'ajoute bien sûr celle des lieux et des noms des divinités qui peuplent l'autre monde, comme tous les textes funéraires se proposent de les faire connaître : « Assurément, le roi { MenKheperRê }, juste de voix auprès du Grand Dieu souverain de la Douat, les connaît par leurs noms... » [10,i 3]. La connaissance la plus élevée permettra à celui qui la détient de s'identifier à la puissance suprême : « Celui qui connaît ces images (devient) identique au Grand Dieu lui-même. C'est utile pour lui sur terre, vraiment efficace. C'est utile pour lui (aussi) dans la Douat, grandement » [Abrégé : P2,a 5 et 1,c 239]. Mais ces bienfaits ne s'appliquent pas seulement au roi, mais à quiconque détiendrait cette connaissance, puisque le texte évoque seulement « celui qui connaît », sans autre précision. La personne du roi n'est mentionnée, par interpolation, que dans certains cas. A titre d'exemple, à l'introduction de H2, chez MenKheperRê, on lit « cela est utile au roi MenKheperRê } vivant éternellement, sur terre, vraiment efficace » [2,i 2] alors que le même passage, chez AmenHotep II, se contente de « cela est utile pour un homme sur terre, vraiment efficace, des millions de fois ». Il en va de même en H8, H10, H11 et H12 dans des passages similaires d'AmenHotep II qui disent toujours que « cela est utile pour un homme » là où ceux de MenKheperRê interpolent le nom du roi et certains de ses titres.

Il me semble également légitime de supposer que ces textes, avec leurs passages parsemés d'énigmes à déchiffrer (comme on a déjà pu le lire plus haut), aient pu alimenter la méditation et l'imagination des rois et de quelques sages de la XVIIIe dynastie, bien que je puisse n'en fournir aucune preuve décisive. Les Égyptiens avaient peut-être compris que « l'imagination est plus importante que le savoir » (708) . Mais cela ne figure qu'en filigrane dans les textes de l'Amdouat

6.2 Faire du roi un dieu

Dans la tombe du roi, tout concourt à évoquer pour lui un devenir solaire et divin. Elle a la forme d'un gigantesque cartouche qui matérialise le parcours qu'effectue le soleil dans le ciel et délimite ses possessions dans l'univers en tant que fils de Rê. A sa tête, le sarcophage est arrondi selon une symbolique du même ordre, et le corps du roi y était placé de telle sorte que son visage puisse contempler à jamais Khépri surgissant à l'Orient, à l'extrémité de la 12e Heure.

D'autres éléments, non prévus à l'origine mais qui s'ajoutaient aux autres, amplifiaient encore l'efficacité des textes de renaissance.

D'abord dans le nom même du roi, MenKheperRê - son nom de couronnement -, chacun des trois hiéroglyphes servant à l'écrire apportait sa dose d'efficience : le soleil, puis le damier avec pions signifiant demeurer, rester, perdurer, et enfin le scarabée (xpr) signifiant venir à l'existence avec tous ses sens dérivés tels que Khépri, transformations, manifestations, formes... L'ensemble du nom peut se traduire : « La venue à l'existence de Rê demeure ».

Ensuite, le nom de sa mère Isis lui permet de réaliser un jeu de mots qui va bien au delà du simple clin d'œil. Si Isis est le nom de sa mère terrestre et charnelle qui l'a mis au monde, c'est aussi celui de la déesse Isis, sa mère céleste et divine en tant qu'Horus sur terre, qui le fait naître à l'éternité. Le fait qu'il soit représenté sur la très célèbre image du Pilier 1, face b avec l'annotation : « MenKheperRê : il tête sa mère Isis » montre à quel point le nom de celle qui lui avait donné sa vie terrestre et le nom de celle qui allait lui donner sa vie divine pouvaient être associés et même confondus pour sa naissance et sa renaissance.

6.3 Provoquer la fusion de Rê et d'Osiris

Le but ultime et suprême qu'un défunt peut atteindre réside dans la fusion que son corps physique en léthargie, identifié à la momie d'Osiris, va réaliser avec Rê pour donner un être divin total. Ce sont les Litanies qui apportent ce complément de sublime compréhension. « Tu es une âme-ba constituant l'alter ego de Rê, l'héritier de "L'Âme-ba qui fusionne" » [P1,d 9-10].

Le roi qui n'est mort qu'en apparence, aux yeux des hommes, devient l'âme-ba de Rê. Nous avons déjà évoqué ce principe grandiose dans les paragraphes qui précèdent. Le fait que cette expression (bA ra ) en égyptien (577), nom des Litanies n° L,11a ) soit écrite sur la face c du Pilier 2 , la plus proche du sarcophage, n'est peut-être pas dû au hasard, car cette face comporte, entre autres, la première série des noms impairs de la Litanie relatifs aux aspects d'Osiris (L,1 à L,13), chair du Grand Dieu.

7. Problèmes de traduction

 Les traductions en allemand et en anglais

Entreprendre la traduction de tels textes, sur lesquels plusieurs générations d'égyptologues ont transpiré, sans tenir compte de leurs travaux aurait été d'une prétention extrême, et pour tout dire une folie. Je me suis bien sûr inspiré des meilleures traductions actuelles, et tout particulièrement des travaux de référence d'Erik HORNUNG, l'incontournable spécialiste de cette littérature, mais sans servilité. Sa traduction en allemand, synthèse de plusieurs tombes royales où l'on trouve les textes de l'Amdouat, fait preuve d'une perspicacité et d'une acuité admirables. 

Celle d'Alexandre PIANKOFF, en anglais et concernant la tombe de Ramsès VI, m'a parfois été utile, mais plus rarement. Plus imprécise que celle d'Hornung, elle a mal vieilli, car les connaissances ont progressé depuis son époque. Son livre qui date de 1951 reste cependant une merveille, abondamment illustré et riche de notes très intéressantes, mais on a du mal à le trouver en dehors des bibliothèques spécialisées.

 Notre traduction en français

La traduction en français que je présente ici se veut aussi proche que possible de la version de MenKheperRê, mais sans les excès d'un mot à mot trop rigoureux qui fatigue vite le lecteur, ni les trop grandes libertés qui pourraient donner aux textes une allure trop lyrique. Elle n'a donc aucun mérite particulier, si ce n'est celui de pouvoir être proposée en français au grand public, avec les schémas, les photos et les textes hiéroglyphiques de la chambre funéraire et du sarcophage de ce grand roi, ce qui, à notre connaissance, « ne s'était jamais encore produit depuis le temps de Rê » (709).

Elle s'efforce d'offrir au lecteur la pureté originelle de ces écrits sans affubler les mots ou les phrases de déguisements judéo-chrétiens ou d'interprétations douteuses qui inhiberaient l'imagination du lecteur, sauf bien sûr impossibilité due au manque d'équivalent en français. Certes, il faudrait la remanier pour qu'elle puisse être déclamée sur une scène de théâtre, à la radio ou au cinéma, mais seule la lecture d'une traduction serrant l'original au plus près peut permettre à celui ou celle qui la découvre de rêver ou de méditer sans que quelqu'un lui raconte le rêve ou (souvent faussement) lui explique un merveilleux qu'il aurait pu imaginer lui-même. Interpréter un symbole, c'est commencer à le détruire. Tenter d'expliquer un mystère, c'est en atténuer la portée et apporter, de surcroît, la preuve qu'on se leurre soi-même.

Le génie de la langue égyptienne ne se prête pas facilement à ce jeu de la vérité. La langue française cherche à éviter les répétitions alors que l'égyptien les apprécie dans ses jeux de mots et ses tournures incantatoires. Certaines expressions pourront paraître bizarres hors de leur contexte (par exemple : « faire respirer le lieu de la destruction », « ces images qui sont dans ses anneaux respirent » ou encore « détruire ceux qui ne sont pas  ») et elles peuvent parfois nécessiter une note. Mais elles contribuent, telles quelles, à enthousiasmer le lecteur, car elles n'ont pas d'équivalent dans nos langues occidentales. 

Je m'efforce de respecter l'ordre des mots dans la mesure où le procédé n'alourdit pas trop la phrase française. Il faut savoir qu'à ce stade de la langue, au début et au milieu de la XVIIIe dynastie, le verbe précède le sujet, et respecter systématiquement cette règle dans la traduction n'aurait aucun sens et incommoderait le lecteur. Il n'empêche que la grammaire égyptienne parfois malmenée par les Égyptiens eux-mêmes et la présence d'expressions rares peuvent rendre la traduction périlleuse. Dans ce cas, l'usage de plus petits caractères et de points d'interrogation tels que [?] ou [??] témoigne de ces difficultés.

 Une terminologie homogène

J'ai choisi également de traduire les mêmes termes égyptiens par les mêmes termes français, sauf rares exceptions imposées par le contexte. C'est ainsi que le verbe xpr (écrit avec le scarabée) est rendu, dans la grande majorité des cas, par « venir à l'existence ». Le descriptif de chaque scène commencera donc immanquablement par « il(s) existe(nt) de cette façon...» et un peu plus loin « ce qu'ils ont à faire, c'est... ». Au singulier, j’ai toutefois préféré « ce qu’il (elle) doit faire, c’est... ». De plus, le mot jmn est toujours rendu par « caché », et StA par « secret » mais jamais par « mystérieux » car ce dernier adjectif ne pourrait s'appliquer qu'à des textes, des lieux ou des êtres que personne ne parvient à comprendre, alors qu'ils sont connus d'un petit nombre seulement [1,3 120 et P1,a 65].

Certains mots égyptiens n'ont pas d'équivalent dans notre terminologie religieuse moderne. Je leur ai accolé, la plupart du temps, un mot courant de notre vocabulaire qui, s'il était utilisé seul, rendrait imparfaitement ou pas du tout le concept égyptien. Exemples : âme-ba, esprit-akh, énergie-ka, bienheureux-imakhou ou Parole-Hou qui sont presque tous expliqués au glossaire.

 Noms de divinités ou de personnages

Les textes grecs nous ont habitués à leur transcription bien particulière de l'égyptien. Ousiré est devenu Osiris, Isé Isis, Nevto Nephtys etc., encore ne s'agit-il là que d'hypothèses d'après le copte. Nous serions mal inspirés de leur en tenir rigueur quand on sait comment nous avons maltraité nous-mêmes les noms d'origine étrangère. N'avons-nous pas transformé Mouhammad en Mahomet, Ibn-Sînâ en Avicenne ou Djebel-Tariq en Gibraltar ? J'ai gardé ces noms d'aspect grec pour ne pas bouleverser des habitudes bien établies. Pour des divinités moins connues du grand public, je n'ai pas hésité à transcrire leurs noms directement de l'égyptien, tels que Apop au lieu d'Apophis, ou Sokar au lieu de Sokaris. Dans certains cas très précis seulement, j'ai tout bonnement traduit le mot en français entre guillemets, par exemple pour le « Premier de ceux de l'Ouest » au lieu de KhentAmentyou, ou « Rê-Horus de l'Horizon » au lieu de Rê-Horakhty qui n'ont de sens que pour ceux qui connaissent l'égyptien.

Quant aux noms de personnages, je les ai transcrits en mettant une majuscule devant chacun des éléments qui les constituent, sans les séparer par des tirets. Ils restent ainsi lisibles tout en laissant voir leur construction. Exemples : MenKheperRê, HatChepsout, AmenHotep, ToutAnkhAmon.

  Translittération

Aucune translittération (ou transcription phonétique) systématique des textes n'est offerte. Seuls certains mots sont translittérés dans les notes, ainsi que les noms des divinités, dans les tableaux de l'annexe. J'ai suivi à contrecœur la mode germanisante actuelle de translittération. En effet, s'il est évident que la lettre q soit plus simple, adopte les habitudes de la translittération sémitique (bien que l'égyptien n'ait avec ce groupe que certains points communs) et soit mieux adapté que le K, le j allemand est en revanche tout aussi inadéquat que le I traditionnel, pour ne pas dire plus inexact encore. Mais cette tendance semble se confirmer partout, et mieux vaut aller avec son temps que contre lui, du moins en pareil cas.

En revanche, je n'ai pas voulu céder à ce qui me semble une mode injustifiée, à savoir l'usage immodéré consistant à écrire certains mots ou noms propres à la mode anglo-saxonne, quand notre propre langue y parvient correctement à sa manière. C'est ainsi que j'écris Chou au lieu de Shou, et HatChepsout au lieu de Hatshepsout.

 Divers

J'ai évité, tout au long de cette étude, les expressions tirées du vocabulaire mythologique grec ou des religions monothéistes, non par mépris, mais parce qu'elles sont particulièrement inadaptées à la pensée égyptienne. C'est ainsi que les mots enfers, Hadès, âme, esprit, monothéisme, polythéisme, paganisme, damnés ou d'autres du même genre ne figurent pas dans mes textes. Même le mot Verbe, du vocabulaire de l'évangéliste Jean, a été écarté au profit de la Parole-Hou, bien qu'une certaine forme de parenté puisse les rapprocher. Cela permettra d'éviter bien des amalgames inutiles et hâtifs. En effet, âme et âme-ba, esprit et esprit-akh, énergie vitale et énergie-ka ne sont pas équivalents. Pour une bonne compréhension de ces concepts, une lecture attentive du glossaire vous est vivement recommandée, à moins qu'ils ne vous soient déjà familiers.

J'ai été plus gêné avec les mots Dieu, dieu et déesse que j'ai tout de même préférés à d'autres tournures après bien des hésitations. Avec une majuscule, Dieu désignera cette force suprême très supérieure à l'homme qui englobe l'univers et qui échappe à toute description précise (mais le mot Déesse conviendrait tout aussi bien, dans les textes d'Esna ou de Saïs, car l'Unique n'est ni homme ni femme). Avec une minuscule, dieu(x) ou déesse(s) font référence à l'un des innombrables aspects que peut prendre cette énergie universelle. Seules ces manifestations multiples, observées séparément puis ensemble, peuvent permettre à l'esprit humain limité de se faire une petite idée de l'Être total forcément unique et illimité.

Enfin, l'orthographe des points cardinaux pourra parfois surprendre. En effet, le français ne met pas de majuscule à ces points de l'horizon, sauf quand ils désignent une partie du globe terrestre ou d'un pays située vers ce point. Toutefois, dans les textes de l'Amdouat, il est souvent très difficile de faire la distinction entre ces acceptions. J'ai mis une majuscule là où je pressentais qu'il s'agissait d'un lieu précis de l'Amdouat, mais ce choix pourra souvent paraître arbitraire. 
Exemples : « Caverne secrète de l'Ouest dans laquelle séjourne Khépri auprès de Rê » [10,i 3], ou encore « Le Premier de ceux de l'Ouest » [L,31]  A l'inverse, on trouvera « ... le commencement des inscriptions (se trouvant) à l'ouest » [P2,a 14].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Notes

(670) Voir Wb 1,160 et HWb,123-124.

(671) Voir AMDUAT, volume II, page 3, note 2.

(672) Revue Archéologia n° 292, juillet-août 1993, page 41. Chr. DESROCHES-NOBLECOURT consacre également le dernier chapitre de son livre Amours et Fureurs de la Lointaine au zodiaque égyptien et au tympan de Vézelay (pp. 219 à 242).

(673) Voir Wb 5,415-416 et 425 et HWb,971.

(674) Voir W.E. CRUM p.391-392 et ZÄS 21,94.

(675) Grammaire de GARDINER § 365.2, citant P.E. NEWBERRY dans Beni Hassan 1-8,4 (inscriptions dans la tombe du nomarque Ameni).

(676) Cependant, la littérature funéraire démontre très largement que les Égyptiens ne croiront que beaucoup plus tard en la métempsycose ou en la transmigration, formes primaires de la réincarnation telle qu'elle est comprise aujourd'hui par de nombreux mystiques, quelques siècles seulement avant l'ère chrétienne.

(677) Bien que chacune de ces fonctions soit dévolue à des divinités spécifiques, mais il ne faut y voir aucune contradiction puisque chaque dieu n'est qu'un aspect de l'être divin total et peut théoriquement être assimilé à tout autre, comme on pourra le constater tout au long de ces 12 Heures.

(678) Par exemple en H1R2 au § 1,2 88.

(679) Voir à ce propos PLUTARQUE dans Isis et Osiris, § 13. Il estime le nombre des conjurés à 72 (6 x 4 x 3).

(680) Cette notion de damnation éternelle, dans les religions monothéistes, démontre bien comment l'homme a créé Dieu à sa pitoyable image.

(681) Exemple : « On a rendu grâces et Dieu a été adoré. Chaque homme embrasse son semblable. » (Conte du Naufragé, 7).

(682) « Tu crées en permanence des millions de formes de toi-même, toi qui es l'Unique. » (Tombe de Aÿ, Grand Hymne à Aton, 11,115).

(683) « Forme unique qui crée tout ce qui existe, Un qui demeure Unique, créant les êtres. » (Musée du Caire, Grand Hymne à Amon, VI). 

(684) Exemples d'utilisation du qualificatif Unique :
« C'est toi le Grand Dieu, l'Unique » (hymne à Geb : Pyramides § 1616)
« Tu es l'Unique, tu es l'être dont l'existence a existé avant l'existence » (hymne à Osiris : stèle du vizir PtahMes n° 88 de Lyon)
« Salut à toi, Rê, Seigneur de l'Éternité, créateur du ciel, l'Unique qui demeure unique » (hymne à Rê : ZÄS 67, 1931 p.132)
« Chef de la Grande Ennéade, Un qui demeure unique, sans son pareil, qui préside à Karnak » (hymne à Amon du Caire, VIII)
etc. etc.

(685) Exemples où le terme âme-ba s'applique au divin :
« Je vous ai donné des ordres, à vous, pour mon cadavre. Je vous ai faits pour mon âme-ba » [1,c 231]
« Puisse ton âme-ba vivre, Atoum ! » [7,1 45]
« Ce Dieu appelle ses âmes-baou après qu'il est entré dans ce lieu... » [8,1 9-13]
« C'est l'âme-ba de "Sokar qui préside à la Douat" » [10,2 41]

(686) Exemples où le terme âme-ba s'applique à l'humain : 
« Vos âmes-baou sont à vous et ne s'éloigneront pas de vous » [2,c 256]
« Celui qui connaît cela est une âme-ba glorieuse, puissante de ses jambes, un qui n'entrera pas dans le "lieu de la destruction" » [3,c 212-213]

(687) Exemples où les âmes-baou des ennemis sont châtiées :
« Ce qu'ils ont à faire à l'Ouest, c'est rôtir et couper en morceaux les âmes-baou... » [3,4 138-141]
« Que vos bras soient entravés, que vos collets soient noués, que vos âmes-baou soient détruites et que vos ombres-chouout soient retenues ! » [7,1 32-34]
 « Ils vivent de la voix des ennemis et des hurlements des âmes-baou et des ombres-chouout jetées par eux dans leurs fosses. » [11,3 80-81]

(688) « En vérité, ton esprit-akh est transfiguré, Osiris, et vos esprits-akhou sont transfigurés, (vous les) esprits-akhou qui êtes à la suite d'Osiris. » [3,c 207-208] 
mais aussi (et très rarement) « Celui qui détruit les esprits-akhou » H9R3, dieu 629.

(689) OuahKaRê Khéty III (Xe dynastie) est probablement l'auteur d'un Enseignement pour MeriKaRê, son fils.

(690) Abydos se trouve en Moyenne Égypte, sur la rive gauche du Nil, presque à la même latitude que Dendérah.
Hérakléopolis, beaucoup plus au nord, n'est aujourd'hui qu'un petit site archéologique de Moyenne Égypte, au sud du Fayoum, non loin de Béni Souef.

(691) A ce propos, on peut consulter des livres aussi différents que celui de Max GUILMOT dans Le Message spirituel de l'Ancienne Égypte (pages 72 à 74) Hachette 1970, réédité chez plusieurs éditeurs, ou celui de Nicolas GRIMAL dans son Histoire de l'Égypte ancienne (pages 176 à 181).

(692) Mendès est le nom grec de l'antique ville de Djedet, capitale du nome du Dauphin, au centre du Delta, à ne pas confondre avec Djedou, nom égyptien de Bousiris.

(693) Dans le contexte, ces deux enfants sont Chou et Tefnout.

(694) Depuis l'an 5 du jeune roi, mais remplacé par HapouSeneb puis par son père Amtou sur choix de la reine HatChepsout. Lorsque MenKheperRê-Thoutmosis III revint seul au pouvoir, il nomma Ouser vizir du sud.

(695) Les textes évoquent en effet souvent cette « image qu'a faite Horus ». La construction d'un tel tombeau d'Horus pour Osiris dans le monde des morts n'est pas sans rappeler la cachette que construisit Isis dans le monde des vivants (dans les marécages de Chemmis) pour y dissimuler son jeune fils Horus que recherchait Seth. On peut voir comment l'épisode de la naissance d'Horus, souverain fragile d'un monde fugitif incarné par le pharaon, et celui de la mort d'Osiris, puissant souverain de l'Éternité, dans des lieux qui se correspondent sur terre et dans la terre, se complètent et forment un tout indissociable. Isis, dans les deux cas, joue un rôle féminin fondamental : elle est celle qui donne la vie terrestre en mettant au monde son fils qu'elle protège, et celle qui donne la vie éternelle à son époux en le ressuscitant.

(696) On pourra peut-être trouver curieux ici cette majuscule au mot Dieu. Pour bien comprendre l'Égypte, sa civilisation et surtout sa religion, le lecteur doit absolument faire abstraction de sa culture judéo-chrétienne ou monothéiste, même inconsciemment, et même s'il est athée. J'ai déjà eu l'occasion de dire que les termes polythéisme et monothéisme, à cause de leur contenu immature, sectaire et méprisant, ne convenaient ni à la religion égyptienne ni aux religions dites païennes en général.
J'écrirai donc souvent Dieu (avec majuscule) quand il sera question de l'être suprême (et forcément unique) sous son aspect de Rê/Osiris (la Chair) qui entre en léthargie pour renaître et que les textes appellent le « Grand Dieu », et dieu (avec minuscule) pour désigner seulement ses aspects, ses images, ses âmes-baou ou ses esprits-akhou, énergies qui émanent de lui-même. Pour désigner le dieu solaire en général (Rê), par opposition à Osiris, bien que la distinction soit parfois malaisée, je n'utilise que la minuscule.

(697) On prendra bien garde à ne pas confondre la Chair avec Khnoum, malgré leurs ressemblances. Le nom de Khnoum n'apparaît que trois fois dans les textes. Ce bélier peut également, en tant que hiéroglyphe, avoir la lecture ba (bA, E10).

(698) « Il vous faut, renonçant à votre existence passée, vous dépouiller du vieil homme qui se corrompt sous l'effet des convoitises trompeuses ; il vous faut être renouvelés par la transformation spirituelle de votre intelligence et revêtir l'homme nouveau, créé selon Dieu dans la justice et la sainteté qui viennent de la vérité. » (Épître aux Éphésiens 4,22-24. Traduction de la Bible Tob).

(699) Rubrique : du latin ruber (rouge) et rubrica (titre en rouge des livres de droit).

(700) Les noms de certaines divinités sont tracés une seule fois, soit en noir soit en rouge. Quant aux divinités, dans la barque de H5, elles sont écrites strictement en rouge. C'est la seule Heure qui présente cette singularité.

(701) Nous ne donnons ici que des exemples assez simples pour que le lecteur qui connaît un peu la langue hiéroglyphique puisse s'y retrouver.

(702) Voir à ce propos le livre truculent de Luc Etienne : « L'art de la charade à tiroirs » - Le Livre de Poche, Paris 1972.

(703) Formules pour Sortir le Jour, chapitre 148.

(704) MontouEmHat fut gouverneur de Thèbes sous Taharqa (XXVe dynastie dite éthiopienne), vers 689 avant J.C.

(705) Les textes de l'Amdouat l'appellent la Chair. Il en a ici le même aspect : corps humain et tête de bélier aux cornes horizontales torsadées.

(706) L'égyptien utilise le seul mot rx pour ces deux concepts.

(707) Même s'il est légitime de se poser la question, je vois mal comment l'expression « sur la terre » pourrait s'appliquer à un roi défunt qui vivrait déjà la plus belle des expériences cosmiques dans le sillage de Rê au ciel et dans celui d'Osiris en terre.

(708) Albert EINSTEIN (Sur la science).

(709) Dr rk ra ou encore Dr rk nTr (Wb 2,457 - HWb,479) : les expressions du même genre sont assez courantes, dans les récits, pour marquer le côté surprenant d'un événement insolite ou d'une action jamais encore réalisée depuis les temps immémoriaux où Rê (ou le Dieu) exerçait sa royauté sur terre.