LES 5 COLONNES DE TITRE
et D'INTRODUCTION

i.1 Situation

 

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Présentation Traduction

i.2 Présentation

Ces cinq colonnes de texte servent de titre et d'introduction aux « 12 Heures de la nuit » souvent appelées par les égyptologues « textes de l'Amdouat », ce qui signifie « ce qui est dans la Douat », le monde souterrain de l'au-delà. Ces colonnes contiennent quinze sections de phrases tracées une première fois en rouge puis une deuxième fois en noir. La version écrite en rouge utilise une technique d'écriture proche de celle dite « énigmatique », tout en restant compréhensible, mais souvent plus concise que celle, normale, écrite en noir. La mauvaise gestion de la place disponible, qu'on pourra constater à plusieurs reprises dans cette tombe, a contraint les décorateurs à écrire sur cinq colonnes ce que les autres versions de ces textes donnent sur dix. Les cinq premières colonnes figurent à la moitié supérieure de l'espace disponible et les cinq dernières à la moitié inférieure.

Voir la limite de cette moitié inférieure sur l'illustration photographique ci-contre. Le trait rouge horizontal ne doit pas être confondu avec un effacement horizontal accidentel situé un peu plus bas.

D'après ce qu'on peut constater dans les autres versions, le scribe traçait le texte rouge dans une colonne puis le texte noir dans celle située immédiatement à sa droite, en s'efforçant de remplir au mieux chaque colonne en laissant un espace entre les sections. Voir ci-dessous dans la tombe d'AmenHotep II.

Erik Hornung présente en tableau la disposition de ces quinze sections numérotées de « A à P » pour les textes en rouges et de « a à p » pour ceux écrits en noir. (Les lettres J et j ne sont pas utilisées.) Je reproduis ce tableau ci-contre sous forme de deux photographies identiques de ces textes. Celle de droite présente des tons estompés pour une meilleure lisibilité des ajouts. La correspondance entre éléments rouges et noirs parfois éloignés est réalisée en traits bleus.

On pourra constater que le scribe a éprouvé bien des difficultés à comprendre la structure exacte du document modèle de 10 colonnes qu'il avait entre les mains en le reproduisant sur 5. Il intervertit les couleurs des sections B-b, O-o et P-p et tronque B G et p. Le document avec lequel il travaillait était sans doute partiellement endommagé comme on pourra le constater aux deux premières Heures. Quoi qu'il en soit, l'imbroglio est tel que même Erik Hornung intervertit lui aussi les couleurs des sections  B-b, O-o et P-p dans son tableau, et il s'en fallut de peu que votre serviteur n'en fît autant !

Ci-contre, à des fins de comparaison, l'introduction sur 10 colonnes dans la tombe d'AmenHotep II, fils de MenKheperRê-Thoutmosis et son successeur immédiat. Le texte s'y lit colonne par colonne.

Chez MenKheperRê, contrairement aux habitudes, le texte n'est pas à lire colonne par colonne entière. Il faut d'abord lire la moitié supérieure du texte colonne par colonne puis la moitié inférieure de la même façon. Cette lecture devra se faire en outre de gauche à droite, malgré les conventions habituelles. Cette remarque est également valable chez AmenHotep II. (Voir à ce propos l'article écriture rétrograde dans le glossaire.)

Noter la présence du verbe égyptien rx (connaître, savoir) au début de la plupart des sections de texte. Il a une très grande importance dans ces « Écrits de l'Espace Caché ».

Je ne donnerai qu'une seule traduction pour les deux graphies de chacune de ces phrases, avec la mention « r&n » (= en rouge et en noir).

 


 

i.3 Traduction

[Les titres, les subdivisions et les informations écrites entre crochets sont des commentaires ou des ajouts du traducteur. Dans les textes traduits, les espaces entre crochets [     ] représentent un vide volontaire laissé par le scribe.
La numérotation des textes est celle d'Erik Hornung. Dans les textes hiéroglyphiques, le chiffre entre parenthèses indique le numéro de colonne à laquelle ils appartiennent.]

Moitié supérieure

Voir les hiéroglyphes        Voir le schéma 
[i A/a - r&n]
Écrits de l'Espace Caché. Les endroits où se tiennent les âmes-baou, les dieux, les ombres-chouout, les esprits-akhou. Ce qu'(ils) font. [     ]
[i B/b - r&n]
Le commencement (en) est la Corne de l'Ouest, le portail de l'horizon ouest. La fin (en) est les ténèbres profondes, le portail de l'horizon ouest. [     ] (1).
[i C/c - r&n]
Connaître les âmes-baou de la Douat [     ]
[i D/d - r&n]
Savoir ce qu'elles font. [     ] (2)
Voir les hiéroglyphes        Voir le schéma 
[i E/e - r&n]
Savoir en quoi elles sont efficaces pour Rê. [     ] (3)
[i F/f - r&n]
Connaître les âmes-baou secrètes. [     ]
[i G/g - r&n]
Connaître le contenu des Heures. [     ] (4)
[i H/h - r&n]
(ainsi que) leurs divinités. (5)
[i I/i - r&n]
Connaître les appels qu'il leur adresse.

Moitié inférieure

[Le scribe se rend compte qu'il risque de manquer de place pour terminer son texte. Il écrit donc des hiéroglyphes plus petits, plus tassés et va jusqu'à omettre les espaces qui devraient normalement séparer les sections. Mais il fait le contraire avec la section rouge de la 4e colonne (O) pour tenter d'occuper toute la surface disponible. Tout cela, sans compter les inversions de couleurs, donne une impression de travail vite fait.]

Voir les hiéroglyphes        Voir le schéma 
[i K/k - r&n]
Connaître les portails et les chemins sur lesquels chemine le Grand Dieu. [     ] (6)
[i L/l - r&n]
Connaître le parcours des Heures [     ]
[i M/m - r&n]
(ainsi que) leurs dieux. (7)
[i N/n - r&n]
Connaître ceux qui sont prospères et ceux qui sont anéantis. (8)
Voir les hiéroglyphes        Voir le schéma 
[i O/o - r&n] (9)
Ce Dieu [= Rê] entre par le portail ouest de l'horizon (tandis que) Seth se tient sur le rivage. 120 (iterou) (10) sont à parcourir à travers ce portail [     ]
[i P/p - r&n] (11)
(avant que) la barque (12)> atteigne « ceux de la Douat » (13). Il passe après cela sur le fleuve-Ourenes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Notes

(1) Le terme « Corne de l'Ouest » ne semble pas désigner un lieu géographique précis. C'est un terme poétique désignant la frontière entre le monde des vivants et celui des morts. Quant à l'expression « le portail de l'horizon ouest », elle s'explique plutôt mal à la fin des « ténèbres profondes ». Erik Hornung pense que c'est peut-être « pour les besoins de la rime » (« um des Reimes willen »).
De plus, dans la disposition des textes, le scribe a inversé ses textes. La version rouge B - dont le début et la fin sont tronqués - devrait se trouver en colonne 1 et la version noire b en colonne 2.

(2) Le verbe égyptien rx (connaître, savoir), constitue un des éléments fondamentaux pour la survie du roi défunt. On peut déjà le constater visuellement sur la représentation en 10 colonnes d'AmenHotep II, au-début de ce chapitre.

(3) Ce que j'ai rendu en français par « efficace » rend mal le sens très complexe et sans équivalent en français du mot égyptien Ax (akh) qui inclut la notion de luminosité, de gloire, d'utilité et d'efficacité, ensemble de qualités qui correspondent bien à celles du soleil. Les âmes-baou de la Douat ont pour rôle de les restituer au dieu solaire mort qui va se métamorphoser et renaître dans toute sa splendeur.

(4) La fin de la version rouge G est tronquée et serait incompréhensible si elle était seule.

(5) Ces divinités dont le nombre est voisin de 900 (908 si l'on ne tient pas compte des doublons) seront décrites au fil des 12 Heures.
D'autre part, la version noire h n'est pas suivie de l'espace habituel de séparation.

(6) « Le Grand Dieu », parfois « ce Grand Dieu » ou encore « ce Dieu » : trois expressions très fréquentes qui désignent le dieu solaire Rê sous son aspect d'être en léthargie (mais pourtant debout et donnant des ordres dans sa barque) et surnommé « la Chair ». Dans ma traduction, je mets dans ce cas une majuscule au mot Dieu.
Par ailleurs, la version noire k n'est pas suivie de l'espace habituel de séparation.

(7) Par « dieux », il faut comprendre toutes sortes de divinités et de forces de l'au-delà.
Par ailleurs, aucune des deux versions M et m n'est suivie de l'espace habituel de séparation.

(8) Que des « dieux » puissent être « anéantis » peut paraître surprenant. Ce que nous appelons « dieux », faute de terme plus approprié, désigne en fait des forces qui dépassent l'homme et avec lesquelles il doit compter. Ces forces peuvent être très bénéfiques, comme le soleil (Rê) ou ce qui anime toute végétation (Osiris), d'autres constituent des forces d'opposition aux premières telles que le serpent Apop (anéantissement de tout) ou Seth (force brutale aveugle et destructrice qui peut être domptée). Ces forces ne sont pas obligatoirement des « forces du mal », même si l'homme les redoute souvent à juste titre. Mais l'interaction cyclique éternelle de ces deux types de forces est nécessaire au mouvement du monde, à son équilibre et à sa régénération. En fait, un « dieu » concrétisant une telle force d'opposition ne pourra être « anéanti » que pour la durée du cycle considéré et renaîtra au cycle suivant.

(9) Dans cette section O/o, le scribe a écrit en rouge ce qui aurait dû l'être en noir et inversement. Les deux versions se complètent mais ne disent pas exactement l'une et l'autre la même chose.

(10) Le texte semble dire très nettement « 123 iterou » dans les deux versions, mais au § 1,1 88, ainsi que dans l'Abrégé (P2,a 3), on lit « 120 » comme dans les autres versions de ce texte. Mais le 3 final est une erreur du scribe qui a dû le confondre, sur son original, avec un p hiératique mal écrit du démonstratif tronqué p(w). Lecture correcte : « Le parcours à travers ce portail, c'est 120 iterou. » Le scribe d'AmenHotep II ne commet pas ici cette erreur. En revanche, ils la commettent tous deux à la 7e Heure, au § 7,2 69 (registre 2) dans une tournure grammaticale du même genre.
120 iterou correspondent à 1260 km environ, distance très approximative qui sépare le sud du nord de l'Égypte. La valeur 120 a surtout une valeur symbolique où intervient le nombre sacré 12 (4 x 3).

(11) Dans cette section P/p, le scribe a écrit en rouge ce qui aurait dû l'être en noir et inversement. De plus, la version noire p est tronquée au début. Aucune des sections O/o et P/p n'est suivie de l'espace habituel de séparation sauf o. Enfin, la section noire p est écrite en colonne 3, ce qui n'est logique qu'au vu de l'espace libre qui lui restait.

(12) Il s'agit de la barque dans laquelle navigue le dieu solaire et qui figure en bonne place à chacune des Heures de la nuit.

(13) L'expression « ceux de la Douat » sera fréquemment rencontrée. Elle désigne les défunts bienheureux, considérés comme des dieux de la Douat, ainsi que les autres divinités qui s'y trouvent et qui guident le dieu solaire.